De 300 à 1 ou la contribution des deux Napoléon à l’unité Allemande

La thèse peut paraître paradoxale, voire provocatrice. Pourtant, si l’on dit que Napoléon Ier puis Napoléon III ont été des acteurs majeurs de l’unité allemande, l’on ne s’éloigne pas tellement de la réalité. Volens nolens, les deux empereurs français ont joué un rôle peut-être difficile à reconnaître par les nationalistes allemands, mais néanmoins fondamental.
Ils ont en fait achevé l’évolution du Saint Empire romain germanique ou, mieux, de « la nation allemande » [Heiliges Rœmisches Reich Deutscher Nation].

En 1789, celui-ci représentait un vaste ensemble hétéroclite couvrant en Europe centrale quelque 660 000 km2, peuplé d’environ 28 à 30 millions d’habitants. Sur le plan géographique, il s’étendait, du nord au sud, de la mer Baltique (Lübeck) à la mer Adriatique (Trieste) et, d’ouest en est, de la mer du Nord (Ostende) aux plaines polonaises (Teschen [Cieszyn]) et hongroises (Presbourg [Bratislava], ancienne capitale de la Hongrie autrichienne, aujourd’hui Slovaquie).

Quelque quatre-vingts ans plus tard, l’Allemagne moderne était née.


Une confédération qui s’est Germanisée

À l’origine, le Saint Empire correspond essentiellement aux pays de peuplement allemand. En 1789, n’en font toutefois pas — ou plus — partie la Prusse proprement dite, le Schleswig, l’Alsace, les pays alémaniques de la Confédération helvétique et les îlots de peuplement allemand de Transylvanie, du Banat, de la Volga ou des Balkans. À l’inverse, il inclut de nombreux peuples non allemands : Danois du Holstein, Flamands et Wallons des Pays-Bas, Français de Montbéliard ou de l’évêché de Bâle, Italiens du Trentin, de Goritz [Gorizia] ou de Trieste, Slovènes de Carinthie ou de Carniole, Tchèques et Moraves de Bohême-Moravie, Sorabes de Lusace.

Se voulant l’héritier de l’empire carolingien, il a été vraiment fondé par Othon Ier (912-973), fils d’Henri l’Oiseleur, de la maison de Saxe, qui, roi de Germanie — ou Francie orientale — en 936, prend le titre d’empereur en 962. Lui et ses successeurs ramènent la Lotharingie, la Bohême et l’Italie dans le giron de l’Empire. Les diverses maisons qui se succèdent sur le trône ne parviennent pas à en faire un État unique, mais une confédération aux liens lâches et compliqués qui se réduit petit à petit à l’Allemagne en perdant la Bourgogne, l’Italie, la Provence, les Pays-Bas, septentrionaux, la Suisse, l’Alsace et la Lorraine — ancienne Lotharingie créée en 855 pour le roi Lothaire II, alors appelée Lotharii regnum.

Après la maison de Saxe se succèdent celles de Franconie (1024-1125), de Souabe, de Hohenstaufen (1138-1254) puis, après le Grand Interrègne, pour la première fois la maison d’Autriche (1273-1308). Arrive la maison de Luxembourg, à laquelle appartient l’empereur Charles IV, qui édicte la Bulle d’or en 1356. Cette dernière définit les règles d’accession au trône, qui prévoient que l’empereur est élu par un collège de sept électeurs :

  • L’archevêque de Mayence, archichancelier d’Allemagne
  • L’archevêque de Cologne, archichancelier d’Italie
  • L’archevêque de Trêves, archichancelier de Gaule
  • Le roi de Bohême, archiéchanson
  • Le comte palatin du Rhin, archisénéchal
  • Le margrave de Brandebourg, archichambellan
  • Le duc de Saxe, archimaréchal

1 200 princes souverains !

À dater de 1438, sauf entre 1742 et 1745, l’empereur est toujours choisi dans la maison de Habsbourg, ce qui transforme le système en une hérédité de facto. Des difficultés d’importance mettent à mal la cohésion du Saint Empire : la Réforme au XVIe siècle, la guerre de Trente Ans au XVIIe siècle, l’intrusion constante de la France qui veut maintenir les divisions pour affaiblir la puissance des Habsbourg et, enfin, la montée de la Prusse aux XVIIe et XVIIIe siècle, qui, en s’appuyant sur le Brandebourg, s’étend dans les pays rhénans pour disputer à la maison d’Autriche sa prééminence au sein de l’Empire.

En 1789, le Saint Empire romain germanique regroupe quelque 1 200 princes se prétendant souverains, parmi lesquels 294 États — 80 ecclésiastiques, 163 laïques, 51 villes libres — députent à la diète impériale. Certains États extérieurs à l’Empire y ont un pied, tels l’Autriche, la Prusse, la Suède ou le Royaume-Uni. La période de la Révolution et de l’Empire amène ensuite de profonds changements. Dans un premier temps, au lendemain de la signature du traité de Presbourg (décembre 1805), Napoléon entend créer une Allemagne moyenne soustraite aux influences de l’Autriche et de la Prusse. Voilà pourquoi, dès mars 1806, il réunit le duché de Clèves, cédé par la Prusse, et le duché de Berg, cédé par la Bavière, en un duché de Berg et Clèves confié à son beau-frère Joachim Murat, promu de ce fait  prince du Saint Empire. Puis, aussitôt, il simplifie la carte en ne conservant en Allemagne centrale et méridionale qu’un nombre restreint d’États dévoués à la France : outre la Bavière, le Wurtemberg et Bade, le duché de Berg et Clèves et l’archevêché de Mayence, sont préservés le landgrave de Hesse-Darmstadt, les princes de Nassau et de Salm et le duc d’Arenberg. Des souverains de relativement peu d’importance sont également gardés pour des raisons particulières : l’excellente impression faite par le prince de Liechtenstein, les relations amicales de l’impératrice Joséphine avec Amélie Zéphyrine de Salm-Kyrburg, mère du prince Charles de Hohenzollern-Sigmaringen ou des parentés avec l’électeur Dalberg. C’est ainsi que, par l’acte constitutif du 12 juillet 1806, signé bilatéralement entre la France et chacun des seize États appelés à en être membres, est créée la Confédération du Rhin [Rheinbund].

Cette Confédération est évidemment placée sous le patronage de Napoléon, qui s’en institue protecteur, et sous la présidence de l’archevêque-électeur de Mayence, Dalberg.  Mais, sept ans plus tard, la chute du système napoléonien en Allemagne incite les puissances coalisées contre la France à envisager une autre forme d’organisation du monde allemand. Deux tendances s’affirment alors, qui vont marquer la première moitié du XIXe siècle :

  • Un mouvement revendiquant l’unité allemande, répandu dans les milieux intellectuels et éclairés, soutenus en cela par la Prusse et, dans une certaine mesure, par l’Autriche ; il considère que le processus de simplification engendré par la France révolutionnaire puis napoléonienne doit aller jusqu’à son terme en faisant de l’Allemagne un tout, une nation unitaire — ou à défaut fortement fédérée ;
  • Une volonté tout aussi affirmée, de la part des souverains des grands États allemands, qui s’appuient sur les traités signés en 1813, de conserver tout à la fois la souveraineté sur l’ensemble de leurs domaines, anciens ou récents, et l’indépendance de fait acquise lors de la disparition du Saint Empire.

 

Grandes et petites principautés

Comme la Prusse ne veut pas restaurer la primauté effective de la maison d’Autriche, que celle-ci craint que le changement de majorité confessionnelle intervenu en 1803 dans le collège des électeurs ne lui fasse perdre à terme le trône impérial au profit de la Prusse et que tous les États survivants pensent qu’une restauration de l’Empire pourrait faire droit aux revendications des sièges ecclésiastiques et des princes médiatisés en 1803-1806, qui les menaceraient directement, le statu quo est simplement aménagé. Voilà comment l’acte fédéral du 8 juin 1815 crée la Confédération germanique, définitivement assise par l’acte final du 15 mai 1820.
Les limites extérieures de la nouvelle Confédération recouvrent à peu près celles de l’ancien Saint Empire, à l’exception notable du retranchement des anciens évêchés de Liège et des Pays-Bas autrichiens, laissés aux Néerlandais.

La nouvelle Confédération recouvre 632 000 km2 et 30 millions d’âmes, avec 39 États :

  • L’empire d’Autriche, pour ses provinces d’Empire : Autriche, Salzbourg, Tyrol et Vorarlberg, Styrie, Carinthie, Carniole, Goritz, Trieste et Istrie autrichienne, Bohême, Moravie et Silésie autrichienne ;
  • Les sept royaumes de Prusse — hormis ses provinces de Prusse et de Posnanie —, de Bavière, de Saxe, du Hanovre — au roi de Grande-Bretagne —, de Wurtemberg, de Danemark — pour les seuls duchés de Holstein et de Lauenbourg — et des Pays-Bas — pour le seul grand-duché de Luxembourg — ;
  • L’électorat de Hesse-Cassel ;
  • Les six grands-duchés de Bade, de Hesse-Darmstadt, d’Oldenbourg, de Saxe-Weimar, de Mecklembourg-Schwerin et de Mecklembourg-Strelitz ;
  • Les dix duchés de Nassau-Usingen, de Nassau-Weilbourg, de Brunswick, de Saxe-Gotha-Altenbourg, de Saxe-Cobourg-Saalfeld, de Saxe-Meiningen, de Saxe-Hildbourghausen,      -d’Anhalt-Dessau, d’Anhalt-Bernbourg, d’Anhalt-Cœthen ;
  • Les dix principautés de Lippe-Detmold, de Schaumbourg-Lippe, de Waldeck, de Schwarzbourg-Rudolstadt, de Schwarzbourg-Sondershausen, de Reuss-Greiz (ligne aînée), des trois Reuss (ligne cadette) réunies sur une voix (Schleiz, Ebersdorf, Lobenstein), de Hohenzollern-Hechingen, de Hohenzollern-Sigmaringen, de Liechtenstein ;
  • Les quatre villes libres de Francfort, Lübeck, Brême et Hambourg.


En mars 1816, la mort sans descendance du dernier duc de Nassau-Usingen réunit définitivement les deux duchés en un seul duché de Nassau, sous la souveraineté du duc de Nassau-Weilbourg, ramenant la Confédération germanique à 38 membres, chiffre porté à nouveau à 39 l’année suivante lorsque le landgrave de Hesse-Hombourg, seul des princes médiatisés à avoir été restauré dans ses droits de souveraineté, y est admis. Diverses modifications dynastiques et territoriales aboutissent à ce que, en 1864, la Confédération ne comporte plus que 44 membres.
Deux ans plus tard, battue par la Prusse à Sadowa et signant le traité de Prague, l’Autriche annonce, le 24 août 1866, la dissolution de la Confédération germanique. Désormais, Berlin a les mains libres.

 

Napoléon III manœuvré

De toute manière, la Prusse apparaissait de plus en plus comme la puissance toute tendue vers l’unification de l’Allemagne, comme l’extension du Zollverein en avait administré la preuve et malgré les tentatives avortées de Frédéric-Guillaume IV en 1850 pour prendre la tête d’une petite Allemagne. À la suite de l’arrivée du comte de Bismarck aux affaires en septembre 1862 et de l’affaire des duchés danois (1863-1866) qui compromet définitivement l’Autriche, cette dernière est donc éliminée d’Allemagne. Le chancelier se révèle alors un maître hors pair pour manœuvrer Napoléon III et transformer l’obstacle français en un bouc émissaire contre lequel, peu à peu, va se construire l’unité allemande.

Une union préliminaire de la plupart des États de l’Allemagne du Nord avait été mise au point par le traité de Berlin du 18 août 1866 ; la Prusse en achève l’institution par l’accession de la Haute-Hesse (3 septembre) et du royaume de Saxe (21 octobre). Puis, par la conclusion d’alliances militaires secrètes avec les États allemands du sud du Main, la Prusse contourne le veto mis par la France à l’union complète de l’Allemagne, qui n’aurait donc dû concerner que le nord. En tout cas, le projet prussien de Confédération de l’Allemagne du Nord est approuvé le 9 février 1867 par les gouvernements des États appelés à en faire partie, puis par un parlement constituant réuni à Berlin le 24 du même mois. Des 34 membres de l’ancienne Confédération n’en subsistent plus que 22 par suite de l’éviction de l’Autriche, du Liechtenstein et du Luxembourg, de la non-participation, stipulée à Prague, de la Bavière, du Wurtemberg et de la Bade et de la disparition du Hanovre, de la Hesse électorale, de la Hesse-Hombourg, du Holstein, de Nassau et de Francfort.

Présidée, à titre héréditaire, par le roi de Prusse, la Confédération de l’Allemagne du Nord couvre 415 000 km2 et réunit 30 millions d’habitants, dont 24 millions pour la seule Prusse, 2 millions pour la Saxe royale et 3 millions pour les autres États. La fixation à Berlin de sa capitale symbolise le déplacement du centre de gravité de l’Allemagne vers la Prusse. Concernant ses rouages internes, la Confédération innove avec l’apparition d’institutions communes allant dans le sens d’une fédéralisation : chancelier fédéral contresignant les actes du président, nationalité commune, représentations communes à l’étranger, législation fédérale, armée et marine communes. De plus, le traditionnel Conseil fédéral [Bundesrat] représentant les souverains se voit flanqué d’un parlement [Reichstag] élu au suffrage universel, transcendant les États, et dont la Prusse, par son poids démographique, va s’assurer le contrôle. Même dans le Conseil fédéral, la Prusse passe de quatre à dix-sept voix, en ajoutant les quatre du Hanovre, les trois du Holstein, les trois de la Hesse électorale, les deux de Nassau et celle de Francfort, tandis que la Hesse-Darmstadt est ramenée de trois à une voix, n’entrant dans la Confédération que pour l’une de ses trois provinces.


Du IIe au IIIe Reich

Moins d’un an plus tard, en juillet 1867, la frontière du Main est franchie, officiellement que du point de vue économique, par la constitution d’un conseil fédéral et d’un parlement douaniers, dont font partie la Confédération et les États allemands du sud du Main. Puis, en juillet 1870, les trois États du sud du Main honorent leurs alliances militaires secrètes avec la Confédération et prennent part à la guerre  victorieuse contre la France. Aussi, par les traités signés avec la Prusse, à Versailles ou à Berlin, du 15 au 25 novembre 1870, les royaumes de Bavière et de Wurtemberg, les grands-duchés de Bade et de Hesse-Darmstadt adhèrent à la Confédération de l’Allemagne du Nord pour l’ensemble de leurs territoires. Comme le roi Louis II de Bavière se montrait réticent à renoncer à une partie de sa souveraineté, Bismarck lui a accordé un certain nombre de privilèges de pure forme : accession des Wittelsbach à la présidence héréditaire — puis au trône impérial — en cas d’extinction des Hohenzollern, hypothèse plus qu’improbable, postes et chemins de fer propres à la Bavière, représentations particulières à l’étranger et accréditations de ministres étrangers à Munich, supplément de voix — six au lieu de quatre — au Conseil fédéral pour donner à la Bavière le second rang et autonomie des corps d’armée bavarois au sein de l’armée fédérale.

La Confédération compte désormais 25 membres. Le 10 décembre 1870, le parlement de la Confédération vote l’instauration de l’Empire allemand [Deutsches Reich]. Le 18 janvier suivant, à Versailles, le roi de Prusse Guillaume Ier est proclamé empereur allemand [Deutscher Kaiser] par les princes souverains de l’Allemagne. Ce IIe Reich n’est en réalité que le prolongement de la Confédération de l’Allemagne du Nord, dont il conserve toutes les institutions, se contentant d’en changer les titres. Le traité de Francfort du 10 mai 187l entérine la cession par la France à l’Allemagne de l’Alsace, sauf Belfort, et de la partie nord-est de la Lorraine [Moselle]. Ce territoire n’est donné en propre à aucun des États allemands, mais va constituer une commune Terre d’Empire [Reichsland], placée sous l’administration directe de l’empereur avec l’appellation de Reichsland Elsass-Lothringen. Il n’est en conséquence pas représenté au Conseil fédéral, mais, à partir de 1874, il enverra 15 députés au parlement de Berlin. L’Empire allemand de 1871 couvre 540 000 km2 pour 41 millions d’habitants et va durer jusqu’en novembre 1918.

Après les remaniements consécutifs à la guerre de 1914-1918, avec la dislocation de l’empire austro-hongrois, et les annexions successives du IIIe Reich, la carte de l’Europe bouge profondément après la Seconde Guerre mondiale. En 1944, les Soviétiques conquièrent l’ensemble de l’Europe orientale, puis pénètrent en Allemagne. À partir de la mi-44, après le débarquement des forces armées américaines, britanniques et françaises — installées en Italie depuis l’été 1943 — en Normandie puis en Provence, les Allemands reculent également sur les fronts de l’ouest et du sud. Au fur et à mesure de la libération successive des pays d’Europe, les modifications territoriales opérées depuis 1938, y compris celles qui avaient fait l’objet d’accords diplomatiques, sont de facto abolies, en attendant une confirmation juridique. Les États sont restaurés dans leur situation d’avant-guerre, avec toutefois un certain nombre de modifications importantes, liées aux ambitions de l’Urss de Staline, qui entend tirer profit de son statut de vainqueur. L’Allemagne s’effondre au printemps de 1945 et la capitulation du IIIe Reich est signée en mai de la même année.


L’unité retrouvée de 1990

Le sort politique de l’Europe au lendemain de la guerre a été préparé, dès avant la fin du conflit, par deux conférences réunissant les États-Unis, le Royaume-Uni et l’URSS à Téhéran (novembre 1943) et à Yalta (février 1945). Une troisième conférence, qui se tient à Potsdam en août 1945, complète les pourparlers. Staline y obtient de ses alliés tout à la fois la pérennisation des annexions opérées en 1939-1940 et la constitution d’une sphère d’influence en Europe orientale, dans les pays qu’elle a libérés ; l’Europe s’achemine ainsi vers un partage d’influence entre les Occidentaux — en particulier les États-Unis — d’un côté et l’Union soviétique de l’autre.

Le sort de l’Allemagne et de l’Autriche y est provisoirement réglé : elles seront soumises à une occupation et à une administration quadripartites. Les traités de paix sont signés à Paris en 1947 avec la majeure partie des pays que les alliés ont considérés comme les vaincus du conflit : Bulgarie, Finlande, Hongrie, Italie et Roumanie. Pour l’Autriche, ce sera seulement en 1955 avec le traité du Belvédère et pour l’Allemagne, il faudra attendre 1990, avec celui de Moscou, qui, marque le retour à l’unité après la division en deux États allemands à partir de 1949.

 

Jean Étèvenaux

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