La Marche

La Marche,

de Anne-Laure Reboul et Régis Penet

 

La Retraite de Russie de 1812 est funeste pour la quasi-totalité de l’armée de Napoléon présente à Moscou. Mais qu’en est-il des civils lors de cette gigantesque évacuation ? Anne-Laure Reboul et Régis Penet imaginent avec La Marche le périple d’un groupe de Français contraints de fuir la ville russe en même temps que les troupes de l’Empereur.   

 

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Le 19 octobre 1812 au matin, les premiers soldats français commencent à quitter Moscou. Après plusieurs jours d’hésitation, Napoléon décide enfin d’évacuer une ville ravagée par les flammes quelques semaines auparavant. Il commence à neiger et les troupes du maréchal Koutousov se positionnent dans la région. Il est grand temps d’essayer d’échapper au piège qui se referme sur les Français. Il faudra trois jours à la colonne des 100 000 soldats du reste de la Grande Armée pour sortir ou plutôt se traîner hors de la ville. C’est un long cortège de militaires, de chariots remplis de blessés et d’objets en tout genre, ainsi que de civils, indispensables à l’intendance d’une troupe aussi considérable. Un certain nombre d’étrangers qui résidaient à Moscou, suit également la procession avec femme et enfants, craignant les représailles pour avoir pactisé avec les ennemis du tsar Alexandre Ier. Anne-Laure Reboul et Régis Penet imaginent que dans cette cohorte hétéroclite et désordonnée se trouvent aussi des Français, qui vivaient à Moscou avant la Campagne de Russie. S’ils n’ont visiblement pas été inquiétés pendant l’avancée de la Grande Armée en territoire russe, ils ne souhaitent pas tenter le diable en prenant le risque de rester dans la ville au retour des Moscovites. Un petit groupe est donc constitué, comprenant Arnaud et Aurore de Saint-Venant, frère et sœur, accompagnés d’un domestique, ainsi que les époux Jérôme et Anaïs Collard. Les premiers sont peut-être venus à Moscou avec leurs parents il y a une vingtaine d’années pour fuir la Révolution. Les seconds possédaient un magasin de confection fréquenté par la bonne société moscovite.

 

Les deux calèches sont guidées et escortées par un certain Hugues Baroux et trois mercenaires russes, qui connaissent bien la région. Alors que la Grande Armée part plein Ouest pour rallier la Prusse, Baroux préfère effectuer un détour par le Nord pour contourner les lignes russes. Une manœuvre permettant d’éviter la route des cosaques, qui harcèlent les troupes françaises, mais qui éloigne le groupe de fuyards de son but, avec le risque d’être en grande difficulté au moindre problème. Problème qui apparaît dès les premières pages de l’album, avec une calèche inutilisable après avoir versé et un cheval qui doit être abattu. La situation devient alors extrêmement périlleuse. Le petit groupe de civils connaît le calvaire vécu au même moment, mais à des centaines de kilomètres de distance, par les soldats de la Grande Armée. La marche forcée dans la neige, le froid, la recherche de nourriture, la crainte continuelle des attaques cosaques et des bêtes sauvages rythment des journées et des nuits interminables. Le fait qu’Anaïs Collard soit enceinte ajoute à la complexité des choix cornéliens qui se présentent aux pauvres fugitifs perdus dans cet enfer blanc. Doit-on abandonner les plus faibles pour que les plus forts puissent s’en sortir ? Le cannibalisme est-il la solution pour survivre ? Les cas de conscience se multiplient. Au fur et à mesure des décès, la folie guette les individus les plus fragiles. La Marche touche du doigt l’angoisse vécue par les protagonistes de la Retraite de Russie, dans un huis clos un peu particulier puisque le lieu de confinement des neuf personnages est une étendue hostile à perte de vue.

 

Thierry Lemaire

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