Lettres de l’ambassadeur Otto à son épouse

Lettres de l’ambassadeur Otto à son épouse *

* Suite de l’article paru dans la RSN 499, pp. 34-39.

[…]

Sa belle-sœur Narcisse Mesnage de Cagny, épouse de Guillaume-Alexandre Saint-John de Crèvecoeur (dit Ally), se sent aussi très concernée par son sort.

Au citoyen Otto
Secrétaire de la légation française
A Berlin, Allemagne (marque postale : Croissanville)

N°1                                                                                                                                                                                                                                                         Ce six may V.S. [1798]   


Votre lettre m’est parvenue que tard, mon aimable frère, parce que comme la précédente, elle m’a été envoyée de Lesches, je sens vos craintes, je les partage, mais calmez-vous, je vous en conjure, soyez heureux, et Fanny sera heureuse. Si vous saviez combien vos inquiétudes la déchirent, ce ne serait point à elle que vous adresseriez vos plaintes. Hélas ! Pourquoi faut-il qu’un sentiment si doux soit mêlé de tant d’amertume ?Pourquoi faut-il que dans la vie le malheur tienne de si près au bonheur ; qu’il parte souvent de la même source ! Je ne sais par quelle fatalité nos lettres mettent beaucoup plus de temps à vous parvenir que les vôtres à arriver jusqu’à nous. On trouverait là-dedans  quelque motif de consolation  si au moins l’un des deux était heureux, mais non, l’un souffre des inquiétudes qu’il éprouve et l’autre de celles qu’il fait naître. Ah ! Vous ne saurez jamais aussi bien que moi combien vous êtes aimé ; combien de fois n’ai-je pas vu votre Fanny inonder de ses larmes une lettre ardemment désirée, impatiemment attendue, la lire, la relire pour pleurer encore. Ces larmes lui auraient été enviées par tous ceux qui ont connu la douceur d’en répandre de semblables et ceux qui ont savouré les délices d’un pareil attendrissement ont seuls connu le bonheur. L’expression d’un amour tel que le vôtre ne devrait pas être transmise par nos postes ordinaires, elles voyagent la discussion de tant de froids intérêts, le faux étalage de tant de sentiments vains et dégradés qu’il y a une sorte de profanation à joindre à cet assemblage les témoignages si purs d’un sentiment presque inconnu aujourd’hui. S’il était vrai que vous dussiez encore être longtemps séparés, je serais tentée de former de nouveaux messages d’Ally et ce serait sur les ailes de la colombe que seraient portées vos dépêches. Mais je m’oublie et je m’aperçois que je ne vous ai encore donné aucun des détails que vous me demandez. Vous les aurez trouvés dans ma dernière lettre, mais je puis vous les confirmer dans celle-ci. Papa ne vous a pas trompé, Fanny est parfaitement rétablie et il y a si longtemps que ce n’est qu’à la distance où vous êtes que vous pouvez encore avoir à en désirer des assurances ; sa santé est bonne, le seul bonheur dont elle puisse jouir loin de vous est entre vos mains, aimez-la assez pour lui cacher combien vous souffrez de cette cruelle absence et son sort deviendra supportable, si vous pouvez lui persuader que le vôtre l’est aussi.

La lenteur  avec laquelle le printemps arrive me console un peu de n’être point encore de retour à Lesches, ce charmant séjour où je me promettais de suivre les progrès journaliers des feuilles et des fleurs ; les affaires d’Ally le retiennent probablement encore avec moi dans ce pays-ci et je ne le quitterai qu’avec lui. Que ne puis-je également fixer le moment où j’aurai le plaisir de vous connaître, mon aimable frère, je sacrifierai aisément les intérêts de mon amour-propre au désir que j’en ai, car sans doute, je gagnerai à n’être connue de vous que sous la forme que me prête votre imagination ; le parallèle entre la chimère et la réalité sera peu avantageux pour cette dernière. Mais enfin je me résous et si les charmes de ce moment désiré étouffent la voix de ma vanité, lors même que l’époque n’en est pas encore déterminée, vous jugez qu’il ne me sera plus possible de la distinguer lorsqu’il sera arrivé.
J’ai reçu il y a deux jours des nouvelles d’Ernestine. Elle se dispose à faire inoculer sa fille et ne compte retourner à la campagne que vers le commencement de juin ; le même temps vraisemblablement me ramènera à Lesches et je serai enchantée de la retrouver dans ce canton. Elle inspire un intérêt dont on ne peut se défendre et mon amitié pour elle est très vraie. Je crains que mes lettres, malgré l’encouragement plein de bonté que vous voulez bien leur donner, ne vous paraissent un peu longues, mon aimable frère. J’aurais dû songer plus tôt à terminer celle-ci. J’aurai un tel besoin de votre indulgence que je ne devrais pas l’épuiser d’avance ; réservez m’en, je vous prie, une petite dose avec les sentiments que je réclame de vous et sur lesquels les miens me donnent droit de compter.

Narcisse


En 1798, tout ce qui importe à Fanny  est de pouvoir rejoindre son époux à Berlin, ce qui lui pose énormément de problèmes.
Les quelques lettres qui suivent traduisent les difficultés qu’elle rencontre pour arriver à ses fins, tout en renseignant son mari sur la situation politique du moment, telle qu’elle se présente à Paris.


Au citoyen Otto
Secrétaire de la Légation française
A Berlin, Allemagne  (Marque postale : Lagny 73)                             

N°3                                                                                                                                                                                                                                                         Lesches ce 9 thermidor [an VI] [27 juillet 1798]

 

Quelle surprise agréable ! Quel plaisir inattendu ! Mon ami, ta lettre N° 3 m’est parvenue quatre jours après la réception du N° 2, juge de ma joie, elle est inexprimable… Mais comment concevoir que cette lettre n’a été que trois jours en route ? Elle est datée du 30 mess[idor].. et arrive à Lagny le 4 thermidor le matin. Il faut que tu t’ai trompé (sic). D’après mon calcul, elle a dû être écrite le 23 ou 24. De grâce, instruisez-moi, car je suis fortement intriguée. S’il était vrai que dans 4 jours je pouvais recevoir de tes nouvelles ! Mais non, il n’est pas possible. Quoi qu’il en soit j’ai eu beaucoup de plaisir. Mais toi, mon aimable ami, tu n’avais pas encore de mes nouvelles ! C’est bien extraordinaire, car ma première lettre a été écrite le 8 juillet, le lendemain de la réception de ta N° 1. J’aurais mieux fait de suivre mon penchant qui me portait à t’écrire au hasard mais tes injonctions me retenaient. Au reste, mon ami, il vaut mieux que ce soit toi que moi qui souffres d’une semblable attente ; tu as plus de courage, plus de force et plus de distractions. Tu ne peux guère trouver le temps de t’occuper de moi, de tes inquiétudes. Quel changement dans ta situation ! En quittant la charrue, de te trouver à la Cour de Berlin ! de nos petits bals champêtres à un bal de la Cour ! Tout cela « doivent te distraire » (sic), t’amuser par la nouveauté, mais au fond tu n’es pas plus heureux que tu ne l’étais à Lesch[es].Je connais trop bien ton cœur pour en douter. C’est bien aimable à toi, mon ami, d’encourager l’espoir si doux de nous réunir au bout d’une année. Sans cette espérance, je ne saurais supporter ton absence. Elle me fait vivre sinon heureuse, du moins tranquille. Je compte les jours, les semaines : ils s’écoulent lentement, mais ils me conduisent vers le but de tous mes désirs. Chaque soir en me couchant  je me dis avec complaisance : voilà un pas de plus vers mon bonheur…Il est impossible de m’en faire loin de toi, mon ami, je te l’ai déjà dit ; et je l’éprouve en ce moment plus fortement que jamais. Les instants les plus doux sont ceux que je passe seule, livrée à mes pensées, elles me conduisent auprès de toi, et je suis heureuse. Il ne faut pas t’imaginer d’après cela que je suis triste et maussade pour ceux qui m’entourent ; c’est bien le contraire : je prends assez sur moi pour cacher mon chagrin à tous les yeux, mais il n’en existe pas moins. Je m’occupe beaucoup de tes enfants, mes matinées sont en général consacrées à ce devoir. Sophie ne se porte pas très bien ; ses irruptions (sic) dartreuses prennent  un caractère alarmant. Elle vient d’avoir la main et le bras enflés par ce qu’on appelle l’érésipèle, suite de ces humeurs âcres qui sont dans le sang. Je suis réellement inquiète, on me dit que je l’ai trop longtemps négligé et qu’il serait très difficile de le détruire. Maman vient aussi d’être malade ; elle a jeté la consternation dans toute la famille parce qu’elle ne parlait que de mort ; elle était sûre de mourir. Je fis venir sur-le-champ le médecin et sa fille car j’étais moi-même très effrayée. Pendant deux jours, elle souffrait beaucoup mais le troisième elle se trouvait bien. Actuellement elle se porte à merveille. C’était une espèce de goutte, ou crampe dans l’estomac. Il est fort heureux que cela n’a pas été de long[ue] durée. Louise est encore ici avec sa fille ; son mari doit arriver demain. Ally n’est pas encore ici, sa femme a de la peine à quitter tous ses parents. Elle est adorée dans sa famille. Papa me marque qu’ils ne viendront qu’après la moisson. La nôtre est commencée mais le temps est si détestable qu’on ne peut l’achever. Il est à craindre même que le bled en souffre. Il pleut depuis huit jours sans cesse. La moitié de la nôtre est coupée et 400 gerbes seulement de rentrées. Tous les fermiers sont dans le même cas. Dieu veuille qu’il fasse bientôt beau temps. Cette pièce de bled… [déchirure due à l’ouverture de la lettre]… notre espérance. J’attends avec impatience une réponse au sujet de ces papiers dont je t’ai parlé dans ma première lettre : Papa sera inconsolable s’ils sont perdus. Je ne puis le croire. Je suis toujours très contente de notre nouveau cuisinier, il vaut mille fois mieux que l’autre sous tous les rapports, il est excellent cuisinier et avec cela très économe et docile. Il est impayable  s’il continue tel qu’il se montre depuis trois semaines. Maman ne se mêle plus du tout du ménage ; il a la clef du garde-manger et le service va beaucoup mieux. Sophie a été très flattée de ce que tu as dit sur son compte. Elle n’oublie pas de dire à tout le monde que son papa a cherché en vain un enfant comme elle dans toute la ville de Berlin. Elle t’écrira quelques lignes par le prochain courrier. C’est le tour de maman cette fois-ci. Adieu, mon bien aimé Louis, conserve-moi ton cœur, c’est un bien plus précieux que tout l’or du monde.


Au citoyen Otto
Secrétaire de la Légation française
A Berlin, Allemagne (Marque postale : Lagny 73)

N°6                                                                                                                                                                                                                                                     Lesches ce 14 fructidor an 6 [31 août 1798]


Mon ami, il vaut mieux confier tes lettres à la poste qu’entre les mains d’un particulier. Celle du 10 ther[midor] remise au C. D.ne m’est parvenue  qu’à 21 jours de date, tandis qu’une autre du 24 n’a été que dix en route. La différence est grande comme tu vois. Les livres que tu me demandes sont déjà en chemin, ou du moins à Paris. J’ai chargé Vict… de les faire partir le plus tôt possible. Quant à la harpe, tout le monde me conseille de ne pas l’envoyer, vu que le transport coûtera plus qu’elle ne vaut. Il te sera peut-être facile d’en louer une pour le temps de ton séjour à Berl[in], sinon je prendrai le parti de te la faire parvenir, coûte que coûte, car je sens que tu en as besoin pour pouvoir ménager tes yeux. J’apprends avec un plaisir extrême qu’ils vont bien. S’il est vrai que ton veuvage leur est favorable, je t’engage fort à le prolonger le plus longtemps possible. J’y consens de bon cœur : mais non à une séparation de plus d’une année. Je ne puis envisager un plus long temps. Ainsi ne cherche pas à me détourner de cet espoir, seul soutien de mon courage chancelant. Sans elle, je ne saurais supporter ma situation actuelle. Tu veux bien le considérer comme un rêve, mais moi, je le considère sous un autre point de vue ; si bien que rien ne m’empêchera d’aller te rejoindre si les circonstances te retiennent éloigné de moi au-delà de ce terme. C’est une chose résolue. Sais-tu qu’une année est bien longue pour un être privé du bonheur ? Je le sens si bien qu’il y a ces moments où je désespère de pouvoir consommer le sacrifice que je me suis imposé et que semble exiger le bien-être de ma fille, jugez donc ce que je deviendrais s’il me fallait envisager une plus longue séparation ! Je ne m’en sens pas capable et ta lettre m’a désolée parce que tu en parles comme d’une chose incertaine. Cette lettre qui m’aurait fait tant de plaisir ! C’est la seule où tu me parles de ta tendresse. Je commençais à craindre que tu n’en avais plus pour moi puisque toutes tes précédentes étaient d’un froid glacial. Jamais auparavant tu ne m’avais écrit de semblables. Plus d’une fois j’ai voulu t’en parler, mais un sentiment de fierté m’avait retenue. Maintenant que je suis complètement rassurée, je me reproche mes craintes injustes et je t’en demande pardon. Mais aussi, mon ami, pourquoi me faire de la peine ? J’en ai bien assez.

Ally et sa femme sont enfin arrivés. Il y a trois jours qu’ils ont fait leur entrée triomphale à l’union hall où tout le monde les attendait avec impatience. Ce ne fut pas sans battements de cœur que j’embrassais pour la première fois ma belle-sœur : mais ces agitations ceda (sic) bientôt aux plus douces émotions, lorsque je vis qu’elle était telle que l’on me l’avait dépeinte, telle que mon cœur  l’avait désirée pour le bonheur de mon frère ; elle réunit tout ce qui peut rendre une femme aimable et intéressante- Beauté, douceur, esprit, connaissances, talents , et avec tout cela une modestie enchanteresse, aimant son mari avec passion et s’y conformant sans peine à tous ses goûts, en un mot c’est une femme parfaite. Ally est aux anges, au comble du bonheur, comme tu [peux] bien l’imaginer. Ils offrent un tableau touchant d’une union parfaite. Semblables à deux turterels (sic), ils se caressent du matin au soir, uniquement occupés de leur félicité. Ce spectacle est à la fois intéressant et pénible pour moi ; il me retrace le souvenir d’un bonheur dont je suis privée par la force des et après lequel je soupire sans cesse.

Qu’il est cruel à toi, mon ami, de vouloir m’ôter l’espoir d’être heureuse au bout d’une longue année d’ennui ! Je ne puis te le pardonner ; mon cœur se gonfle à la seule pensée et je ne serai tranquille que tu ne me rassures. La santé de notre chère Sophie est entièrement rétablie ; je suis avec exactitude un traitement ordonné par le plus habile médecin de Paris afin de la guérir complètement de ses humeurs dartreuses, source de toutes ses incommodités. Maman se porte à merveille ainsi que toute la famille. Narcisse me charge de mille choses aimables de sa part. Ecrivez à Papa, il est peiné de ton long silence. Tes espérances pour moi ne se réalisent pas jusqu’à présent. Loin de m’engraisser, je deviens plus maigre. Ma santé n’est cependant pas mauvaise- je fais mes efforts pour surmonter tout sentiment pénible.


Au citoyen Otto
Secrétaire de la Légation française
A Berlin, Allemagne (Marque postale Caen 13)

N° 11                                                                                                                                                                                                                                                Pierrepont ce 22 frimaire an 7 [12 décembre 1798]


Me voici à Pierrepont, mon ami, sous le toit paternel. Fêtée, caressée par tout ce qui m’entoure. Dans les yeux de mon tendre et excellent père, je vois briller le plaisir et le contentement. Tout en lui m’annonce que ma présence ici est une source de jouissance  pour son cœur. Avec quelle tendresse il cherche à adoucir mes peines ! à ranimer mes espérances quelquefois éteintes ! Il semble ne vouloir s’occuper que de moi et par tous les moyens possibles cherche à distraire mes pensées de ce qui me cause tant de peine. Pénétrée de reconnaissance je tâche de lui faire accroire  que ses efforts ne sont pas inutiles. Mais hélas ! mon ami, que je suis loin du bonheur ! même de la tranquillité. Mon cœur oppressé gémit sans cesse et malgré moi. Dieu sait, j’ai tout essayé pour vaincre ces sentiments si pénibles et si funestes à mon repos, mais en vain. Il existe toujours au fond de mon âme un poids, un accablement que rien ne peut détruire et qui me fatigue au-delà de toute expression. Oh mon ami, il est mille fois vrai que je puis être heureuse loin de toi. C’est toi seul qui donnes du prix à mon existence. Ton absence en ôte tout le charme, il n’est souvent plus qu’un fardeau pour moi  que le seul espoir de te revoir me rend supportable. Ah ! Pourquoi ai-je eu la folle présomption de croire que j’avais assez de force d’esprit ou de courage pour supporter avec calme une si longue et cruelle séparation. Sans cette présomption je t’aurais accompagné, et je n’eusse pas perdu une année de bonheur ! Que dis-je une année, sa moitié me paraît déjà un siècle. Puis-je attendre sa fin ? J’ai peine à le croire, surtout si tu continues à me donner si rarement de tes nouvelles, seul adoucissement que je puis éprouver. Nous sommes aujourd’hui au 22 frimaire et ta dernière lettre est du 8 brumaire. Calcule et juge si je dois être inquiète. Que ce mot est faible pour exprimer ce que je sens. Ce sont plutôt des tourments que j’éprouve, qui m’ôtent et le sommeil et l’appétit. Ils sont causés par des craintes, des pressentiments de tout ce qu’il y a de plus funeste pour moi. Oh mon ami, si tu pouvais avoir une idée de ce que j’ai souffert depuis 10 jours. Je veux croire que ton âme sensible en serait attendrie et que pour l’avenir tu éviteras ces longs intervalles entre tes lettres qui me sont si sensibles. Tu devrais y mettre plus de soin que jamais à m’écrire souvent et régulièrement puisque la distance où je me trouve de Lesches causera des retards inévitables. Peut-être vaudra-t-il mieux me les adresser directement ici. Mon séjour n’y serait guère moins de deux mois ; car les chemins sont si mauvais dans cette saison qu’il serait imprudent de s’y exposer à moins d’un motif puissant. Ainsi j’attendrai ici que le temps soit plus favorable pour m’en retourner. Il me serait d’autant plus permis que j’ai mes deux enfants avec moi et que la maison est entre bonnes mains ; c’est-à-dire entre celles de maman qui est charmée de cette marque de confiance. Cette pauvre maman, je l’aime de tout mon cœur ; elle s’est montrée une véritable mère envers moi depuis ton départ. Je sens que je lui suis attachée pour la vie. Il ne nous ai (sic) fallu pour être bien ensemble que de nous bien connaître mutuellement. Cette connaissance est faite, et je suis convaincue que la plus parfaite harmonie règnera à jamais entre nous. Je lui ai bien recommandé (sic) aux tendres soins de mes deux frères pendant mon absence. Je crains que celle de Sophie lui soit très pénible car elle [aime] cette enfant avec tendresse. Elle et sa sœur se trouvent très heureuses d’être ici. Elles se portent toutes deux bien et s’occupent comme à Lesches. Sophie ne peut pas trop comprendre pourquoi je pleure puisque tu dois revenir bientôt. Heureuse enfant, heureux âge. Elle ne sent que le bonheur d’
être. Puisse-t-elle ne jamais éprouver les angoisses auxquelles le cœur de sa mère est en proie ! Que je suis triste ce soir, oh mon ami. Je ne saurais parler que de ce qui m’occupe uniquement et cependant je sais que mes plaintes t’attristeront. Mais que faire ? Il me faudra ne pas écrire du tout ou bien écrire une lettre triste. Il y a plus de huit jours que  cet motive m’a retenu (sic)  mais j’espérais de jour en jour une lettre qui aurait calmé mes esprits et mon cœur. Mon [cachet de cire] a été trompé et il faut pourtant écrire [cachet de cire] m’exposer à être accusée de négligence. Ainsi, mon ami, prends la telle qu’elle est. Je ne saurais faire autrement. Si je [suis] encore 8 jours dans l’état où je suis, dévorée par les plus cuisantes inquiétudes, je ne sais ce que je deviendrai. Je n’ose seulement y penser. Ayez pitié de moi, mon plus cher ami. Écris-moi souvent, bien souvent, trois fois par semaine. Oh, mon ami, accorde-moi cette faveur, je t’en supplie. Je te promets une reconnaissance éternelle !

Je t’écris avant mon départ de Lesches. IL y a trois lettres sans réponse. Je ne t’ai pas parlé d’Ally  parce qu’il m’a promis de t’écrire.

Le beau-père d’Otto, Michel Guillaume Jean de Crèvecoeur dit Hector Saint-John est fort préoccupé aussi du sort de sa fille. Il ne manque pas de l’écrire à Louis Guillaume Otto. Il signe cette première lettre d’un pseudonyme.


Au citoyen Otto
Secrétaire de la Légation française
Berlin, Prusse (Marque postale Caen 18)

                                                                                                                                                                                                                                                    Pr [Pierrepont] le 5 ventôse [an 7 ][ 23 février 1799]


Vos lettres, mon très cher, sont un aliment pour notre chère Fan[ny] qui lui fait le plus grand bien et  je le vois sans jalousie qu’elle reçoit plus souvent de vos nouvelles, que je n’en avais d’elle lorsqu’elle était à Lesches : mais elle est plus raisonnable que vous ne pouvez le penser, beaucoup plus que je ne le pouvais croire avant de l’avoir vue de près et pour peu qu’elle reçoive une de ces preuves d’amitié tous les dix à douze jours, elle est parfaitement tranquille. Elle s’occupe depuis le matin jusqu’au soir. On a fait des chemises pour elle et les enfants et chose qui vous surprendra, elle est devenue tout à coup une superbe fileuse en chanvre comme en lin. Dorénavant elle compte faire et retordre tout le fil du ménage. Je lui ai donné cent livres de beau chanvre qu’on fait filer ce qui lui procurera peut-être 6 paires de drap sans parler de l’étoupe dont elle ne fera pas un mauvais usage. Elle a acquis beaucoup d’expérience dans le ménage dont elle a fait des notes instructives. Vous dirai-je  aussi qu’Eliza file presque aussi bien que sa mère, et que dorénavant elle emploiera une partie de son temps à cette utile occupation. : voilà ce qu’on a gagné à ce voyage de Normandie. Fan[ny] vous a mandé avoir été malade, cela est vrai, c’était un débordement de bile, qui a pensé devenir sérieux, mais heureusement la grande quantité de tisane avec ce que je lui fait boire lui a procuré des évacuations naturelles et considérables, qui l’ont tirée ; deux faibles doses de mar[…] ont terminé cette crise. Aujourd’hui elle a le teint excellent et est allée passer quelques jours à une lieue d’ici chez des parents ; elle avait d’abord été seule, mais hier on vint chercher les enfants. Je ne sais cependant si je dois donner ce nom à votre fille aimée ; le cidre et l’air de ce pays l’ont engraissée et fait grandir considérablement. Elle a une maturité de jugement qui m’étonne tous les jours ; elle est assidue à son ouvrage et cela par goût ; comme une fille de 20 ans, elle aime beaucoup sa mère. Tous ceux qui la connaissent ici l’admirent et l’aiment. Elle a tout le phlegme de sa nation ; vous la trouverez bien changée, bien embellie, bien aimante, bien aimable pour son âge. Sophie, sortie d’un monde tout différent, est composée d’ingrédients plus  brillants, c’est une jolie étincelle de vivacité et d’espièglerie, sans méchanceté cependant. Mais elle est et sera beaucoup plus difficile à élever. Comme elle a beaucoup d’amour-propre, je suis persuadé que la pension lui fera beaucoup de bien : c’est un arbre dans toute la vigueur de sa sève, qui à peine peut supporter la contrainte de l’espalier. Il lui faut de la liberté et du plein air. Comme je vous l’ai dit, le fond en est excellent. Elle raisonne, comprend et parle déjà d’une manière surprenante. Elle deviendra, j’en suis sûr, une femme marquante ; quel fond inépuisable de vie, de gaité, d’action, de mouv[emen]t ! Elle est toute Française ; elle a déjà l’œil  observateur ; malheur à ceux qui ont quelques ridicules, car elle ne les oublie pas ; quelle différence entre les deux sœurs ! L’aînée, calme et tranquille comme une belle matinée d’été, aime le travail, la vie sédentaire, la lecture et déteste la toilette. L’autre, vive, sans emportements, n’aime que ce qui exige l’emploi de ses forces. Que vous dirai je, M
lle […] est précisément ce qu’était sa mère au même âge : quand elle est tranquille, elle ressemble à Ally. Est-elle agitée ? C’est Louis. Notre Nestora traversé ce long et vigoureux hiver sans rhume ni catarrhe moyennant les soins les plus assidus et surtout son excellente constitution. Il voit encore sans lunettes, il marche sans bâton. Il est peut-être le seul de tout le département qui voit à sa table 4 générations faisant ensemble l’énorme somme de 191 ans. La charpente est encore dans le meilleur état. Il n’y a que l’intelligence qui est sujette à des variations inconcevables quelquefois. Il raisonne comme à 60 ans. Quelquefois la lampe, soit disant immortelle, cesse d’éclairer, semblable à ces fleurs qui après avoir brillé pendant l’été se flétrissent aux approches de l’hiver et parfois cependant s’ouvrent encore aux rayons du midi. Moi, je touche à la fin de mon ouvrage qui n’est pas un rêve comme vous le croyez, mais bien l’ouvrage de la raison. C’est le fruit d’un travail de 15 mois et de l’assiduité la plus constante. Quel fond d’amour-propre ou de patience cet homme ne doit-il pas avoir, direz-vous ? pour s’aviser de faire encore trois vols[umes] à son âge et sans vous suggérer, vous verrez lequel est prédominant. Si j’écrivais plus lisiblement, je vous enverrais quelques chapitres par des occasions particulières, non comme à un ami dont on sollicite l’indulgence mais comme à un juge dont on exige la sévérité. Le temps n’a pas été perdu puisque j’ai pu combattre et terrasser les deux principaux ennemis de la vieillesse, la rouille et l’ennui. De l’habitude de penser et de croire est venue celle de méditer plus profondément que je ne l’avais jamais fait auparavant. J’aurai d’autant plus de mérite si cet ouvrage contient quelque chose d’utile, que je l’ai fait sans l’assistance de cartes ni de livres ; mais je connais si parfaitement la géographie du continent nouveau que j’ai pu me passer des premières. Peut-être aurais-je mieux fait si j’avais pu venir puiser dans quelques bonnes sources ; en étant trop éloigné, j’ai puisé dans mes énièmes souvenirs tout ce dont j’avais besoin. Ne pourriez-vous point me rendre le service de vous faire informer de Hambourg si on n’y trouverait point les nouvelles cartes d’Amérique par Arrowsmith ou la carte itinéraire de Mr Mr  Ad…& Wallis ou celle de Pennsylvanie par Howell, ou celle de New-York par Andrew Dewit. Peut-être mériteraient-elles la curiosité de votre chef et dans ce cas son agent à H[ambourg] s’empresserait de les avoir. Si ce même agent pouvait obtenir, Williams, « History of Vermont » 1 vol.et Bartram, « Travels in east Florida » 1 vol., je serais au comble de mon bonheur. Alors je m’amuserais à faire un 4e volume, cela me rajeunirait ou du moins m’empêcherait de vieillir. Parmi nombre de mes chap[itres] j’en connais quelques-uns qui, j’en suis sûr, plairaient à votre chef parce qu’ils sont faits pour émouvoir le cœur d’un homme tel que je le conçois être. Après avoir fait une visite à Cagny chez les parents de Narcisse, Fan[ny] va retourner à Lesches et me laisser dans ma profonde et triste solitude. Jugez ce que je deviendrais si je n’avais pas ce stably horse : cette idée me contriste. Je vois avec un grand plaisir que vos yeux se soutiennent malgré le travail du cabinet et que votre santé n’a point reçu d’échec de la sévérité d’un hiver aussi mémorable que celui de 1709 et  qui a peut-être causé plus de ravages. Votre temps est rempli jusqu’au comble et, à l’exception de vos devoirs intérieurs, d’une manière charmante : la partie que je convoiterais est celle que vous passez dans des conversations intimes avec votre chef. Voilà ce qui me manque ici. C’est de voir de temps en temps des personnes instruites avec lesquelles je ferais un petit commerce d’échange ; rien de plus triste et de plus stupéfiant que d’être continuellement avec soi-même. S’il est vrai qu’on ne sache boire, manger, s’amuser qu’en France, vous conviendrez qu’on sait penser là ou vous êtes comme ici peut-être même un peu plus profondément. Quand on voyage il faut se défaire de toutes préventions, alors on voit que partout, il y a du bien et du mal, de bonnes choses et des choses ridicules consacrées par l’usage. Celui d’être toujours occupé, comme vos dames berlinoises, me paraît charmant. Ce que vous me dites des aventures et mistakes de votre ancien chef ne m’étonne pas. Il est bien extraordinaire que le malheur n’ayant pas encore pu instruire ces deux personnages et 1/2 l’immoralité, l’inconduite de ses associés, mérite bien le sort qui les poursuit. C’est une tache originelle ineffaçable comme la couleur du Nègre. J’ai reçu avec bien de la reconnaissance, l’esquisse du poêle de votre appartement qui y entretient la plus douce  température avec deux attisées seulement par jour. Je comprends bien la brisure des étages mais non le placement des 18gds de tuyaux dont vous me parlez. Tachez de graver ces détails  si bien dans votre mémoire que vous puissiez en faire construire un tout semblable à Lesches. C’est dans les pays froids seulement où on  sait se chauffer et [dans les] pays chauds où  on  sait se garantir de la chaleur. En France on ne sait que brûler du bois et placer des potences ; on apprendrait à mieux faire si tous les hivers à venir puissent ressembler à celui qui vient de passer ; on dit que la Marne a débordé au point que l’eau du marais a monté jusqu’au milieu de notre avenue et a couvert la ½ de la pièce de bled qui n’en paraît que plus beau. La Seine a fait des dégâts terribles à Rouen et ailleurs ; la nature ne nous ménage pas. Combien votre Nord n’a-t-il pas dû souffrir ? Je vous recommande encore les cartes si cela est obtainable (sic) ; elles n’existent en France dans aucun dépôt public. Chose étonnante, de tous les pays c’est celui où on connaisse moins la géographie ; la nôtre est si belle qu’on se soucie peu de connaître celle des autres pays. Voici un moment intéressant qui approche, celui des élections, mais la république repose sur des bases si solides que rien ne peut plus les ébranler. Fan[ny] vous écrira quand elle pourra ; la voilà lancée sous les auspices de ce nouveau soleil dont j’ai grande envie qu’elle puisse profiter pour se remettre un peu de sa petite maladie qui l’a cependant maigrie. Elle dort bien et mange avec appétit. Ce qui lui manquera à Lesches sera le cidre, ainsi qu’aux enfants. Pourquoi aussi l’ancien propriétaire n’avait-il pensé planter des pommiers ? Ils y seraient venus tout aussi bien qu’ici et cela vaudrait mieux que les mauvaises vignes. Adieu, mon cher ami. Je vous recommande à la protection de la destinée et vous prie de croire que vous n’avez pas un,  parmi vos nombreux amis, qui vous aime plus sincèrement que moi.

Kahyo.


Quant à Fanny elle poursuit sa correspondance :


Au citoyen Otto
Secrétaire de la Légation française
A Berlin, Allemagne  (Marque postale Caen 18)

N°16                                                                                                                                                                                                                                                Pierrepont le 12 ventôse [an 7] [2 mars 1799]

Tous les trois  ou quatre jours une lettre ! C’est être trop heureuse… J’ai peine à croire que la même distance nous sépare aujourd’hui ; il me semble être rapprochée de toi de plus de moitié de chemin et mon cœur et mon esprit s’en ressentent de cette illusion ; ils sont plus tranquilles. Oh ! mon ami, que tu es bon, que tu es aimant pour ta Fanny ! Mais aussi elle apprécie tout son bonheur. Tes attentions, ta tendresse, tout est vivement ressenti. Rien n’est perdu pour son cœur reconnaissant. Avec quelle avidité il recueille l’expression de cet amour qui a fait et qui fera le destin de ma vie. Que tes lettres sont aimables ! Dans chaque ligne je crois reconnaître le langage de ton cœur, de ce cœur qui est tout à moi, et elles me font un plaisir que je ne saurais rendre. Quoique je les sa[che] par cœur, je les relis tous les soirs avant de me coucher et quelquefois je parviens à croire que je suis à côté de toi, et que t’entends parler. Je te laisse juger de la douceur d’une telle illusion !… Quand te reverrai-je, oh mon ami ? Mon âme a besoin du tien (sic); mon cœur te demande sans cesse. J’éprouve un vide, une apathie qui ne peut se rendre. Je soupire involontairement. Cependant je suis tranquille sur ton sort. Tes lettres si fréquentes me rassurent. Je croyais il y a quelque temps que c’était là tout ce qui me tourmentait : aujourd’hui je n’ai plus cette inquiétude et pourtant je ne suis pas heureuse. Ce n’est point exister, dis-tu, que d’être loin de ce qu’on aime. Ah ! que je la sens bien cette vérité-là. Il est mille fois vrai que je n’existe qu’à moitié loin de toi. Je ne sais sentir d’autre plaisir que celui que me procurent tes lettres.- Tout le reste m’est insipide. Je me reproche souvent l’espèce d’in[dif]férence avec laquelle je recevais les caresses et les témoignages d’affection de tous mes parents qui semblent ne vivre que pour moi. Ce n’est pas que le fond de mon cœur soit changé. Cela est impossible… mais je suis tellement absorbée d’une seule idée, d’une seule pensée qu’il semble que mon âme soit incapable de tout autre sentiment. Je ne voudrais pas passer une autre année semblable à celle qui vient de s’écouler pour tout l’or du monde. Ce serait l’acheter trop cher. D’un autre côté, comment faire ? L’instabilité de ta situation semble m’interdire l’espoir d’aller te rejoindre, d’autant plus que la guerre paraît s’allumer de nouveau. Je ne sais que décider. Je ne sais que vouloir. Je me repose sur toi, mon ami, sur ta tendresse et sur ta sagesse je me repose. Me voici encore sous le toit paternel : je m’y trouve si bien que je n’ai pas envie de le quitter. Cependant Ally me demande sans cesse. Il est plus affectionné, plus aimant qu’il n’était avant son mariage. J’ai eu tort de craindre un changement. Sa femme est toute bonne et aimable, elle me témoigne l’affection d’une véritable sœur. De toutes les femmes que je connaisse, elle est sans contredit celle qui convient le mieux à mon frère ainsi qu’à nous tous. Je ne suis pas étonnée que tu sois charmé de ses lettres : tu l’aimeras b[ien] d’avantage quand tu la connaîtras. Elle gagne à être connue. Ta dernière lettre est N° 25 Toutes me sont parvenues sans interruption. Quand et comment pourrai-je (mot manquant) le plaisir si doux que me procurent tes lettres ? Mon cœur en tient un compte fidèle. Ma santé ainsi que celle des enfants se ressent de l’air pur de Pierrepont. Adieu mon plus cher ami.

Mais son père est toujours inquiet de la suite des événements, comme en témoigne cette nouvelle lettre :


Sans l’adresse

                                                                                                                                                                                                                                                Lesches 27 A [vril( ?)] [1799 ( ?)]

Pour se conformer à vos injonctions, Fanny va nous quitter. Il n’y a pas encore deux mois que sa santé ne lui aurait pas permis de supporter les fatigues de ce long voyage. Heureusement elle se porte beaucoup mieux. Peut-être aussi les voitures publiques allant plus lentement qu’ici, en souffrira-t-elle moins ; que le ciel lui donne les forces nécessaires ! Cependant je ne la vois pas s’éloigner de nous  sans être pénétré d’une foule d’idées sinistres qui m’attristent plus que je ne vous le dirais. Les choses ont bien changé ici, depuis l’arrivée de votre chef. Eloigné comme vous êtes de ce Grand théâtre, vous ignorez ce qui s’y passe. Nous en sommes venus au dernier degré de la ruine foncière, et du malheur. Au lieu d’exporter la noblesse et les grands propriétaires en masse, comme on en avait formé le projet il y a trois mois, on va le faire d’une autre manière. Sous le prétexte d’assurer la tranquillité des communes, une loi en rend responsables les propriétaires du voisinage : à peine cette loi avait-elle été promulguée qu’on a fait naître des rixes et des querelles, à la faveur desquelles on en incarcère tous les jours jusqu’au moment de leur transport à Cayenne. On fait même tuer des patriotes dans plus d’un département pour hâter encore l’enlèvement général projeté. Tout est heureusement tranquille dans celui-ci. Nous ne sommes considérés que comme des Américains ; d’un autre côté l’emprunt forcé, soit disant de 100 millions, mais qui le serait de 1.500 s’il y avait assez d’argent dans la république, va anéantir toutes les propriétés en distribuant celles de ceux qui ne pourront pas payer  à tous les habitants qui voudront les acheter ; mais les terres ne valant plus rien, il en faudra des quantités pour pouvoir se procurer l’imposition demandée ; et cette imposition dépend de la décision d’un jury composé de non-propriétaires. Il va arriver qu’un chef de famille perdra à la fois tout ce qu’il a, et sa liberté et de l’aisance, va se trouver sur les sables brûlants de Cayenne. C’est la loi agraire sous une autre forme : on l’a voulu, cette loi, si fortement que l’on s’est refusé à tous les moyens beaucoup plus simples d’obtenir les 100 millions par un surcroît de taxes existantes : en y ajoutant ¼, on aurait fâché les propriétaires, il est vrai, mais on ne les aurait pas écrasés : c’était l’intention de la loi. Jugez de l’effet qu’elle a déjà eu sur le commerce, les manufactures et le débit des objets de consommation. Que va devenir l’héritage que mon père nous a laissé ? La nation en prend 1/3  pour son petit-fils et les 2 autres passeront probablement dans le gouffre de l’emprunt. Et Buron : il va être morcelé, dilapidé ; et le père de Narcisse, comme les autres propriétaires, il doit succomber, car comment payer 20 ou 30/- Francs qu’on lui demandera ; lorsque dans ce départ[emen]t jadis si opulent on ne voit plus que les gros sols( ?). Ici peut-être serons-nous moins maltraités, à cause de votre absence et du peu de valeur de la terre ; mais comme vous le savez il faut alimenter Lesches. Voilà cent livres de beurre qui arrivent. Il lui faut quelques fonds, d’où viendront-ils si nos terres sont morcelées ? Ceci fait trembler. Telles sont les auspices sous lesquels votre femme va nous quitter. On en veut à S.[iéyes]( ?) qu’on abime journellement dans les gazettes, on en veut au Direct[oire. Les lions et les tigres, que la lib[erté] de la p[resse] et l’ouverture des clubs a fait renaître, rugissent de toutes parts, manœuvrent, s’entendent et finiront par tout détruire. Alors vous ne resterez pas où vous êtes, vous reviendrez partager nos malheurs.. Nous en sommes environnés de toutes parts. Peut-être alors regretterez-vous  les dépenses que ce voyage va occasionner ; vous m’accuserez de voir en noir, moi je vous répondrai que jusqu’ici, avec mes vieilles lunettes, j’ai mieux vu que vous. Votre ami Reynard est arrivé. Il a, comme vous savez, le départ[ement] des Affaires étrangères. Eh bien en débarquant à Toulon, les frères et amis ont voulu le mettre à la lanterne, sans la fermeté du commandant, il ne serait plus, ce brave homme. Tel a été son 1er début en mettant pied à terre sur le sol de la République. Le Dir[ectoire] s’est contenté de renvoyer quelques membres de l’administration centrale de Toulon. Jugez par cet échantillon de ce qu’ils font ailleurs. Pensez quelquefois à nous. N’oubliez pas notre petite barque de Lesches qui aurait navigué à merveille si on ne nous enlevait pas toutes les ressources. Nous avons du pain, de l’avoine, du seigle et de l’orge en abondance, sans parler du foin, mais il faut de la graisse pour les […], sans quoi elles s’avortent. Je n’ai pas encore vu votre chef. Il doit être si étonné de tout ce qu’il voit que sans doute il n’est plus le même. Qu’aurai-je à lui dire : adieu mon cher et encore ami, je vous ai écrit la vérité abondante codée. Je vous en dirai davantage. Je vous embrasse comme un homme que j’aime et que j’estime et suis pour la vie votre vieil ami.

Hct St Jn

Fanny est de plus en plus impatiente :


Au citoyen Otto
Secrétaire de la Légation française
A Berlin, Allemagne (Marque postale Lagny 73)

N°21                                                                                                                                                                                                                                                Lesches le 16 floréal an 7 [5 mai 1799]


Oh ! mon ami, puissent nos vœux être exaucés ! Le moment fatal arrive ; à mesure qu’il approche,  mon impatience s’accroît : il est devenu presque insupportable. Je ne sais que faire pour hâter la marche du temps. Les jours me paraissent d’une longueur effroyable. Je suis agitée, en proie à mille mouvements divers : tantôt livrée aux plus flatteuses espérances, tantôt abattue, découragée, désirant et craignant à la fois d’acquérir quelque certitude sur notre sort. Cependant quoi qu’il en arrive, je suis à peu près décidée de te rejoindre. Il m’est impossible de prolonger d’avantage notre séparation. Mais sans soute il serait à désirer que les circonstances te permissent de revenir en France ; ma félicité en serait plus complète puisqu’alors je pourrais réunir autour de moi tout ce qui m’est cher. Mais je n’ose croire que mes vœux à cet égard seront réalisés. Je m’efforce de ne point écouter les prestiges de l’espérance et d’attendre que le sort en décide, mais malgré moi
j’espère.

Mon ami, dans le cas où j’irais en Allemag[ne], je ne suis pas d’avis d’y amener les enfants, pour deux raisons ; d’abord les ayant avec moi il serait indispensable d’aller en poste : ce qui triplera les frais du voyage ; ensuite je serais tourmentée par la crainte que les fatigues d’une si longue route ne les rendirent (sic) malades et puis l’incertitude de rester…Au lieu que moi seule, je prendrais les voitures publiques, et par ce moyen je me rendrais à très peu de frais à Ber[lin]. Suivant mes calculs il ne me faudrait que 900ls pour m’y rendre, ce qui ne serait pas exorbitant, attendu que j’aurais Mutet avec moi. Mais que deviendront les enfants ?… Je les mettrai en pension chez Mlle l’Orphelin, là où est la petite Caroline : ils y seront à merveille, d’autant mieux que Mde Lafor[est] se charge de les surveiller avec le même intérêt qu’elle porte à sa propre fille. Tous les décadis, ils passeront chez elle et trois fois par semaine elle les visitera. Dans  la pension même. Le local est très beau ; précisément à l’entrée des Champs Elysées où les élèves se promènent tous les jours. Le prix est de 1000ls chaque, tous les maîtres compris et il paraît qu’ils ont tous des talents avancés. Tel est mon plan, mon ami, dans le cas où tu resteras en Allem[agne]. Je le soumets à ton meilleur jugement. Je m’engage à suivre exactement tes conseils : si tu veux les enfants, je les amèneronts (sic) avec moi ; je t’engage seulement d’y bien réfléchir auparavant. Ce projet est encore un secret pour toute ma famille ; il le sera jusqu’au moment de son exécution. Aussitôt après la réception de ta lettre, je me suis occupée de ta commission dont tu m’as chargée. Je me suis adressée à nos connaissances et à plusieurs hommes d’affaires aux Moirons qui ont des biens à vendre. Je n’ai encore rien découvert qui puisse répondre à l’attente de votre ami. On m’assure qu’un pareil bien peut se trouver d’un moment à l’autre, et qu’il faut attendre un peu. On ne croit pas qu’il serait possible de trouver plus de 5000ls de rente pour 40.000ls comptant. Au reste nous verrons ; sois sûr que je ferai toutes les démarches possibles afin de trouver ce qui peut convenir à ton ami. Ce titre seul lui donne des droits à tout mon zèle. Ally est de retour d’hier au soir ; il s’ennuyait d’attendre son oncle et il est revenu passer quelques jours avec nous. Papa et sa femme sont en Norm[andie]. Reçois l’assurance de sa tendresse et celle de ta Fanny.

PS : Les enfants t’embrassent mille fois, ne crois pas qu’ils t’oublieront ; il ne se passe pas une journée qu’ils ne parlent de toi avec une tendresse qui me touche. Auras-tu pensé au linge que tu m’as promis d’acheter ? Ne l’oublie pas, je t’en prie.


Au citoyen Otto
Secrétaire de la Légation française
A Berlin, Allemagne                                                       

N° 23                                                                                                                                                                                                                                                Lesches 30 floréal an 7 [19 mai 1799]

Avant que cette lettre te parviendrai (sic), tu sauras sans doute que le Cn Sieyès est nommé membre du Directoire, à la grande satisfaction du public, à en juger des témoignages qui éclatent de toute part. Tu concevras, mon ami, la joie que cet événement a dû me causer : mon cœur en conçoit de grandes espérances pour notre prochaine réunion… Quelles sont douces ces espérances ! Oh! mon ami, comment supporterais-je ce poids énorme de bonheur !… La seule pensée m’en tourne la tête. Que de fois dans la journée je demande à Dieu d’exaucer nos vœux, de nous rendre encore une fois heureux. Jamais félicité n’aurait été sentie aussi vivement que je sentirai celle qui m’est promise. Dans 24 jours, il y aura une année que nous sommes séparés ; jamais le même espace de temps ne m’avait paru si cruellement long. Certes aucune considération désormais ne m’engagerait à un pareil sacrifice. Mon frère est encore avec moi, sa joie a été égale à la mienne à la nouvelle de la nomination de Sieyès. Il est revenu de Paris à 11 heures du soir pour me l’annoncer. Papa et Narcisse sont encore en Norm[andie]. Mon oncle n’y a pas encore paru. Les enfants t’envoient mille baisers, toute la famille se porte bien. Adieu. J’attends de tes nouvelles.


Au citoyen Otto
Secrétaire de la Légation française
A Berlin, Allemagne (Marque postale Claye 73)

N° 24                                                                                                                                                                                                                                                Lesches le 6 floréal prairial an 7 [25 mai 1799]

 

Que tes lettres me font du plaisir oh ! mon ami ! Elles servent d’aliment à mon cœur affamé. Sans elles, sans leurs douces consolations, que deviendrais-je ? Grand Dieu, que le temps me paraît long. Je suis d’une impatience, d’une impatience qui ne peut se rendre. A mesure que le moment approche qui doit décider mes démarches mon inquiétude augmente. Je voudrais être déjà en route ; il me faut plus que ma propre raison pour m’empêcher de commettre cette imprudence. On me dit : encore quelques jours et je saurais mieux ce que je dois faire. Je le sens, il faut attendre. Nous voilà au 6 floréal (sic) terme convenu d’un long sacrifice. Déjà tu dois être instruit de la nomination du Cn Sièyes au Directoire. On l’attend à Paris vers le 18 de ce mois. Je n’ose espérer  qu’il arrivera de sitôt. Je dis espérer, car le plutôt (sic) il arrivera, le plutôt (sic) je saurais à quoi  m’en tenir. J’attends de toi, mon ami, des instructions sur les démarches à faire à l’arrivée de ton chef. Dois-je le voir, dois-je l’écrire  (sic)? Tu concevras que j’aurai envie de voir celui qui a passé une année auprès de toi. Que de fois je lui ai envié ce bonheur.

Tu te portes donc bien, mon ami cher, tu t’engraisses un peu, tu as meilleure mine que lorsque tu es parti ? Que toutes ces pensées me font plaisir ! Parle-moi plus souvent de toi. N’es-tu pas ce qu’il (sic) m’est le plus cher  au monde ? Ah ! que tu le sais bien…

Je viens de relire ton N°37. Elle est pleine de raison. Que tu es heureux d’être aussi raisonnable. Tu me recommandes patience et réflexion, d’éviter des démarches propres à nous causer des regrets. Je suis tellement pénétrée de la justesse de ces observations que j’espère n’avoir pas à me reprocher de très grandes imprudences. Je t’ai soumis mes plans et mes projets ; je n’agirai pas sans ton aveu. Je sais que tu désires notre réunion aussi vivement que moi et que tu écarterais s’il est possible les obstacles qui s’y opposeront. Ainsi, mon ami, sois tranquille et ne crains point mes emportements.

Que tu es bon de me rassurer sur ta situation : en effet l’horrible événement de Rastadt m’a singulièrement affectée. Mon cœur, toujours prêt à s’alarmer, concevait tout de suite des craintes pour toi, comme si un pareil exemple devait être suivi partout où il y avait des envoyés français. Cette idée était tellement absurde que je parvins, sinon de la détruire, du moins de l’affaiblir en très peu de temps.

Mon ami, le quart de tes appointements qui va échoir le 22 de ce mois seront (sic) à ta disposition. Il me paraît très vraisemblable que tu en auras besoin si tu restes ch[argé] d’affaire. Si je le touche cela sera pour le garder et non pour en disposer. Ainsi, comptez là-dessus et ne craignez pas de nous gêner. Tes yeux sont donc encore faibles, j’avais espéré qu’ils étaient entièrement guéris. Je te soupçonne de me cacher la vérité. Soignez-les, mon ami, ces yeux qui me sont si précieux, ces yeux si expressifs d’un amour qui fait tout mon bonheur.

Je n’ai point perdu de vue ta commission, rien de convenable ne s’est encore présenté. Louis est très sensible de ton souvenir : il s’occupe avec zèle de notre petite ferme. Maman et tes enfants t’embrassent.

Ta Fanny te serre contre un cœur rempli de la plus vive tendresse.


Au citoyen Otto
Secrétaire de la Légation française
A Berlin
Allemagne (Marque postale Lagny 73)

N°25                                                                                                                                                                                                                                                Lesches 14 prairial an 7 [2 juin 1799]


Mon ami, j’attends l’arrivée du citoyen Sieyès avec une impatience inexprimable, avec l’impatience d’un être qui veut enfin connaître [son] sort. Je m’imagine qu’aussitôt après je saurai ce qu’il y a à espérer, ce qu’il y a à craindre ; si j’irai te rejoindre en Allemagne, ou si je dois t’attendre ici : enfin je saurai à quoi m’en tenir. Il me tarde de prendre un parti définitif, car rien de plus cruel que l’attente et l’incertitude.

A Paris, les uns disent que tu reviendrais, les autres que tu resterais à Ber[lin]. Il est impossible de savoir quelque chose de positif sur les événements à venir ; je m’efforce d’attendre avec calme que le temps nous les dévoile. Je dis m’efforcer, car jusqu’ici je ne réussis pas. Je suis dévorée d’impatience et ne sais comment faire passer le temps qui me semble s’écouler avec une lenteur insupportable. Tu ne sauriez (sic) croire, mon ami, combien ma position est fâcheuse, combien mes vœux, mes désirs sont ardents. Tes lettres sont mon unique plaisir. J’en reçois souvent et je te rends grâce de cette complaisance. Ton n° 38 m’a causé une joie bien véritable. Tu ne t’opposeras point à mes projets,  tu les approuves d’avance. Tu béniras toutes les démarches de ta Fanny ! Que je suis touchée de ces témoignages de confiance ! Sois sûr, mon ami, que je n’en abuserai pas ; que je ferai aucune démarche conséquente sans m’assurer d’avance de ton entière approbation. J’y attache beaucoup trop de prix pour courir le risque de faire de grandes imprudences. La crainte de te déplaire est un frein salutaire à mon cœur souvent prêt à m’induire en erreur. Si je l’avais écouté ce cœur rebelle à la raison, il y a longtemps que je ser[ais] morte en chemin, ou auprès de toi. Oui : plus d’une fois j’ai conçu l’imprudent projet de partir sans mot dire à personne et sans prendre aucune de ces précautions sans doute nécessaires à prendre en pareil cas. Eh bien, la crainte de te déplaire s’est toujours présentée à mon esprit comme une barricade insurmontable que mes désirs seuls osaient franchir. D’après cet aveu, mon ami, tu sentiras qu’il n’y a point d’inquiétude à avoir et que je mérite la confiance que tu me témoignes. Il paraît en effet que certaines expressions de ma lettre N°20 ont mis ton imagination en feu, car il en a découlé une éloquence entraînante. Tu parles d’amour et du lien conjugal en homme qui en a goûté toutes les douceurs. Je te le répète, tu es un mari unique, peut-être le seul qui ne croit pas l’hyménée le tombeau de l’amour. Que je me trouve heureuse de t’appartenir, de t’appartenir tout entière ! Car il est affreux d’être liée à un être qu’on n’aime point. Je vois de près combien il est affreux…Je commence à croire les bons ménages excessivement rares en France. Il paraît que c’est à peu près de même en Allem[agne]. Puisqu’il devient si général, on doit croire les inconvénients moins grands qu’on se l’imagine d’abord. Au demeurant je ne vois point les mauvais ménages en beau. Dieu te préserve, mon ami, pour le bonheur de ta Fanny.


Au citoyen Otto
Chargé d’affaire de la République Française
A Berlin, Allemagne (Marque postale Lagny 73)

N° 27                                                                                                                                                                                                                                                Lesches le 30 prairial an 7 [18 juin 1799]


J’arrive de Paris ; j’ai vu ton ami qui m’accueillie de la manière la plus satisfaisante. Il n’y a rien de flatteur qu’il ne m’ait dit de toi, m’apprenant que tu pouvais compter sur son amitié, qu’il t’aimait comme un frère, qu’il a vécu constamment avec toi comme tel. Lorsque je lui ai demandé quel serait probablement ton sort, il s’est écrié : « comment ! son sort n’est pas du tout fâcheux. Il a 32 mille francs d’appointement ; il est logé dans le plus beau quartier de Ber[lin] ; il a une belle voiture ; il est singulièrement aimé et estimé, il n’est tenu à
aucune représentation quelconque. Je ne connais point de char[gé] d’affaire dont la position soit plus agréable, et je vous engage très fort d’aller le rejoindre. Votre empressement ne peut pas être plus grand que n’est le sien de se réunir à vous. Je vous conseille seulement de ne pas aller par l’Autriche mais par Wesel ». Pendant qu’il me parlait ainsi ; ma joie fut extrême, il s’en aperçut et me répéta que je ferai très bien de partir sur le champ, qu’il n’y aura aucune inconvénient imprudence à une telle démarche. Je lui avais observé qu’à moins d’avoir une espèce de certitude que tu resteras à Ber[lin] il serait imprudent de ma part de vouloir un déplacement qui entraînera nécessairement beaucoup de dépenses. Il m’a dit à cela que personne ne pouvait répondre des événements. Je sais, le Directoire est fort content du Cen Otto. Voilà tout ce que j’ai pu tirer sur la probabilité d’un long séjour. Il m’a dit que je n’avais à consulter que mon cœur pour aller te rejoindre. Tu concevras, mon ami, combien cet entretien a dû me faire de plaisir : je croyais en sortant du Luxem[bourg] que je partirais le lendemain pour Berlin. De retour, Lafor[est] me dit qu’il était de la prudence d’attendre encore quelque temps, qu’il ne doutait nullement de la bonne volonté de ton ami, mais qu’il (mot manquant) voir d’abord s’il pouvait tout ce qu’il voulait. Il s’est fait un grand changement au Directoire. Quel en serait le résultat, personne ne peut prévoir. On espère. J’oublie de te dire que Talleyrand est aussi d’avis que j’aille te rejoindre. J’ai promis à Lafor[est] et à ma famille d’attendre encore trois semaines avant de prendre un parti définitif. Je voudrais pouvoir, dans cet intervalle, recevoir une réponse à cette lettre afin que je puisse en dernier ressort être guidée par toi. Je t’ai promis de ne rien faire sans ton approbation. Par tes deux dernières lettres 41, 42, tu parais être de mon opinion, qu’il vaut mieux laisser les enfants dans une bonne pension que de les exposer à la fatigue d’un long et pénible voyage; c’est bien l’avis de tous ceux que j’ai consulté et plus j’y réfléchis et plus je suis confirmée dans cette résolution. S’il y avait certitude de rester un an, deux ans, je penserais différemment. Mais dans l’état actuel des choses on doit tout craindre. En cas d’un déplacement subit, moi seule je ne serais pas dans le cas de te gêner beaucoup. Tu sais qu’il ne me faut ni grand étalage, ni grande suite. Quant aux 2 mi(cachet de cire) que coûteront les enfants, nous trouverons moyen de les économiser sur nos dépenses habituelles. ; D’abord pour le voyage seul il y aura 1000 frs d’épargnés puisque au lieu de prendre la poste, j’irai d’ici à Wesel dans les voitures publiques. Ma santé est actuellement assez bonne pour oser en braver la fatigue. Mallet serait mon compagnon de voyage. Au reste j’attendrai tes instructions. Ecris-moi le plus tôt possible. Papa est maintenant avec nous : il se porte à ravir. Ally, ce pauvre Ally, ne peut pas souffrir l’idée de mon éloignement. Il est désolé de t’avoir fait la proposition qui lui a passé par la tête et qui paraît t’avoir fait de la peine. Il me charge de te dire de ne plus y penser. Adieu.

Je ne sais si tu pourrais déchiffrer ce griffonnage. Je suis entourée du monde ce qui me contrarie. Maman est à Paris pour se faire des emplettes. Jamais ma santé n’a été meilleure qu’elle n’est à présent.


Au citoyen Otto
Chargé d’affaire de la République Française
A Berlin, Allemagne                                                       

N°28                                                                                                                                                                                                                                                Lesches ce 12 messidor an 7 [30 juin 1799]


Mon ami. J’ai reçu tes lettres N°44-45. Tu veux que j’aille te rejoindre, et cependant tu imposes des conditions qu’il ne dépend pas de moi de faire remplir. Comment faire ? Je suis dans une perplexité insupportable ne sachant quel parti prendre. Je consulte mes amis, les uns me conseillent de partir, les autres me représentent combien une telle démarche serait imprudente dans le moment actuel où l’avenir est plus que jamais impénétrable, où tout peut changer d’un jour à l’autre. Ainsi je reste au milieu de tous ces avis dans une indécision pénible, mon cœur et ma raison en opposition directe ; il faut l’avouer, ma raison s’oppose fortement aux vœux ardents de mon cœur. Je le sens, il vaudra mieux, il serait plus sage d’attendre encore. Mais comment abandonner l’espoir si cher de te revoir bientôt, d’être encore une fois serrée dans tes bras et là de puiser une nouvelle vie ! Non,  je ne le puis abandonner cette espérance divine qui a été jusqu’ici mon soutien, ma consolation ! Oh mon ami, que j’ai besoin de te revoir ! Mais hélas ! Je crains qu’il faut (sic) encore attendre. Mon bonheur s’enfuit au moment où je me crois prêt (sic) à le saisir. Trois fois ai-je fixé l’époque de notre réunion et trois fois des circonstances fâcheuses m’ont  forcé de changer de dessein. En t’écrivant ma dernière lettre, je croyais que quinze jours ou trois semaines me tireraient de mon incertitude. Maintenant il est impossible de prévoir le moment où il me serait permis de partir. On m’oppose tant de raisons ! En vérité, my soul tires and sickens with impatience, I know not what to do, or how to act: I dare not trust my own judgment in such an important decision; I cannot be independent of my feelings and my every feeling leads me to her. I shall again see Lafor[est] this evening and will not close this letter till I have taken a resolution one way or the over. Je t’ai déjà parlé de l’entrevue qui a eu lieu entre ton
ami et moi : elle était tellement satisfaisante que je n’y pense jamais sans éprouver un véritable plaisir. Avec quelle avidité j’écoutais les éloges flatteurs, mais bien mérités, qu’il donnait à mon ami ! Que ta dernière lettre est tendre, qu’elle est aimante. Pourquoi faut-il que nous soyons séparés ? Adieu je pars, je vais voir Lafor[est]. Je vais prendre un parti définitif.

11 heures du soir

Je viens de causer longuement avec Lafor[est] et le résultat de notre conversation est que je remettrai mon voyage à Berlin jusqu’au 1er octobre. Quoique il m’a beaucoup coûté dans le moment de prendre cette résolution, néanmoins je me trouve soulagée d’être tirée de l’incertitude, il me semble que je respire plus librement. Lafor[est], ainsi que ma famille c’est-à-dire Papa et Ally ont beaucoup applaudi mon courage et ma raison, et en effet il en fallait pour souscrire à leur décision. On m’a autorisée de regarder cette époque comme le terme certain de mes sacrifices, ainsi, dès à présent, je vais commencer mes préparatifs pour partir le 1er octobre. Mon ami, encore 3 mois et nous serons les plus heureux des êtres. Trois mois c’est bien long, mais enfin ils passeront aussi, et le bonheur suprême de nous retrouver ensemble nous dédommageronts (sic)  de tous ces sacrifices. Mais, oh mon ami, jurons qu’une fois réunis nous ne nous quitterons plus jamais ! J’oubliais de te dire que Lafor[est] a aussi vu ton ami et qu’il lui a dit à ton sujet tout ce que pouvait inspirer une amitié véritable. Il paraît vraisemblable que tu resteras Ch[argé]. d’affaires longtemps à moins que des événements politiques ne t’obligent à revenir en France. Mais rappelle-toi que tu n’es tenu à aucune représentation quelconque . Ton ami me l’a dit, me l’a répété plusieurs fois. Je vois avec peine que tu as déjà fait des frais considérables d’établissement dans l’espoir de recevoir un dédommagement. Ne compte pas là-dessus, il t’a été refusé net. Ainsi éviter autant que possible toute dépense extraordinaire. Ma chambre à coucher est grande et commode ; mon appartement est tout prêt. Oh mon amour ! Que ne m’est-il permis d’aller l’habiter tout de suite ! Mon âme est déjà là.

P.S : Ma santé continue d’être parfaite ; j’engraisse à vue d’œil. Je me fais un doux plaisir de te présenter une femme grasse et bien portante telle que tu as tant de fois désiré de la voir. J’attribue cet heureux changement dans ma santé à l’exercice du cheval. J’y monte tous les jours. J’y vais très bien à Paris sans me fatiguer.


Au citoyen Otto
Chargé d’affaire de la République Française
A Berlin, Allemagne (marque postale :Lagny 73)

N° 29                                                                                                                                                                                                                                                Ce 6 thermidor an 7 [24 juillet 1799]


Mon ami, je suis bien triste, bien de mauvaise humeur aujourd’hui. J’ai encore été désappointée, pour la troisième fois désappointée dans l’espoir si cher de recevoir de tes nouvelles. C’est aujourd’hui 14 jours que j’ai reçu ta dernière lettre du 10 ther[midor] et depuis longtemps j’ai eu le bonheur d’en recevoir tous les cinq ou six jours. Juge, mon amour, combien je dois être peinée, combien je suis malheureuse. Quelle peut être la cause d’un retard si peu commun ? Mon ami, je ne veux pas croire qu’elle vient de toi. Oh ! non, tu sais trop combien tes lettres me sont nécessaires pour vouloir m’en priver. Ah ! Mon Dieu que ne  donnerais-je pas dans ce moment-ci pour une seule ligne, une seule ligne tracée par la main de mon ami ! Mon cœur est singulièrement oppressé. Je ne sais pas ce que j’ai. Je suis bien à plaindre, bien malheureuse. Pourquoi ai-je eu la faiblesse de consentir à une plus longue séparation. Pourquoi a-t-on voulu me faire la loi ? Je suis par trop bête de me laisser ainsi gouverner, tandis que j’étais autorisée d’agir d’après les impulsions de mon cœur. Ah ! Si je n’avais consulté que lui, il y a longtemps que j’aurais été dans tes bras et la plus heureuse des femmes ! Oh pourquoi me suis-je laissée influencer par autrui. Pouvait-il juger des besoins de mon âme ? C’est l’indifférence, la froide indifférence qui a dicté leur décision. Ah ! Que je suis loin de les aimer dans ce moment ; tous mes sentiments se révoltent contre eux. Je… mais à quoi bon tout ce que j’écris, tout ce que je dis : il n’est pas moins vrai qu’il faut attendre. Oui, on a obtenu ma promesse formelle d’attendre jusqu’au 1
er octobre. Encore deux mois et six jours. Qu’ils me paraîtront longs Ce qui me distrait un peu ce sont des préparatives (sic) que je fais dès à présent pour mon voyage. Il semble que cette occupation doit en hâter le moment. Cependant c’est l’opinion de plusieurs personnes que tu ne resteras pas longtemps en Pru[sse]. Que dans un mois peut-être seras-tu de retour. Ah que je le voudrais bien. J’aimerais mille fois mieux que tu eusses une petite place de 8000frs à Paris que d’en avoir trois fois cette somme en pays étranger. Nous aimons tous deux la France par-dessus tout et nous ne pouvons être parfaitement heureux loin d’elle. Ainsi, mon ange, je serais tout de suite consolée de la perte de ta place (en cas que cela t’arrive) par la perspective enchanteresse  de nous réunir dans l’enceinte de notre cher Lesches que j’espère tu trouveras embelli par mes soins. C’est à l’ombre des bosquets que tant de fois tu as fréquentée que je vais rêver à toi, à mon bonheur passé. Quelques fois je pense que je ne te reverrai jamais et à cette pensée mon sang se glace. Qu’une année est longue, mon ami, lorsqu’elle est passée loin de ce que l’on aime. Que nous avons eu tort de nous séparer. Oh ! Mon amour c’est toi qui l’as voulu. Pourquoi séparer ce que le ciel a uni. Ne sommes-nous point fait l’un pour l’autre ? Ne suis-je pas le dépositaire de ton bonheur. Peux-tu être heureux loin de ta Fanny ? Eh bien, mon ami, réunissons-nous, soyons heureux en dépit du genre humain. Moquons-nous des avis des autres et ne consultons que nos cœurs. Que le mien est oppressé aujourd’hui ! Je ne sais ce que j’écris mais je sens que je suis bien triste. Aurai-je une lettre demain? Mon amour, je suis trop gâtée à présent pour que tu puisses espérer de me mettre à la raison ; tu m’as habituée de recevoir de tes chères nouvelles tous les six jours. Je ne saurais me faire à un plus long intervalle. Ne m’enlève pas  mon seul, mon unique plaisir. Adieu, je baise ce papier destiné à passer entre tes mains. Puisse-t-il imprimer dans ton cœur la conviction que tu es plus cher à ta honey que sa propre existence.

P.S : Tes enfants jouissent toujours d’une parfaite santé. Eliza s’occupe avec beaucoup de suite : ma belle-sœur qui est extrêmement bonne et très instruite s’est chargée de diriger ses études d’histoire. Dans la musique et le dessin elle fait de très grands progrès. Il est bien dommage de ne pas lui donner des maîtres. Sophie est depuis 13 jours en pension à Paris avec la fille de Mde Lafo[rest]. Elle était devenue tellement dévergondée qu’il m’a paru indispensable de prendre ce parti, d’autant plus que c’était l’avis formel de toute ma famille. Papa s’est offert même de payer sa pension plutôt que de la voir privée plus longtemps des maîtres dont elle a absolument besoin. Je veux parler des talents.


Au citoyen Otto
Chargé d’affaire de la République Française
A Berlin, Allemagne                                                       

N° 31                                                                                                                                                                                                                                                Ce 15 thermidor an 7 [2 août 1799]


La dernière fois que je t’ai écrit, mon ami, j’étais assez triste comme tu as dû t’en apercevoir  parce que j’avais été fort longtemps sans recevoir de tes nouvelles. Je conservais cependant l’espoir que la poste prochaine m’apportera enfin une lettre. J’étais encore une fois désappointée : il n’y avait point de lettre. Je fus au désespoir ; une sombre mélancolie s’empara de mon âme. La nature entière se couvrit d’un deuil, et je me crus la plus malheureuse des êtres (sic). Je ne savais que devenir. Enfin je m’avise d’aller à Paris dans l’intention de m’adresser à tout le monde pour avoir des nouvelles de mon ami. Je suis arrivée toute accablée chez Lafor[est] (ma ressource constante) qui commença par me tranquilliser en m’assurant qu’il avait vu des dépêches de toi en date du 25 ther[midor]. Ensuite il s’est moqué de moi de la belle manière et avec grande raison, car il était en effet très bête à moi d’imaginer qu’il te fût arrivé un malheur parce que je ne recevais pas une lettre à point nommé. Je crois, mon amour, que je ne me corrigerai jamais de cette faiblesse. Tu m’es si cher, si précieux ! Comment ne pas craindre ? Je restai deux jours à Paris que j’ai consacré à ma Sophie qui (comme tu le sais) est en pension. Ensuite je suis revenue à Lesches le cœur content, c’est-à-dire rassurée sur ton compte et ne pensant plus à mon impatience de recevoir une lettre ; lorsqu’on m’apprend qu’il m’en est arrivée une et qu’on s’est empressé de me la renvoyer à Paris. Juge combien c’était cruel ! Il y a cinq jours de cela et je n’ai point encore reçu ta lettre. Si elle contient quelque chose qui exige  une prompte réponse ce contretemps sera doublement fâcheux. Nous voilà au premier août, mon ange : tu sais que l’époque de mon départ pour Berlin est remise au 1
er octobre, mais tu ne peux pas savoir combien cette résolution m’a coûté de peine et de larmes. Ce sacrifice m’était d’autant plus pénible que j’avais constamment nourri l’espoir de te rejoindre bien plus tôt et que je voyais aussi que tu désirais ardemment notre réunion et que tu me demandais à haut cri dans toutes tes lettres. Oh ! Mon ami ! tu ne peux concevoir combien de peine, de contrariétés, j’ai éprouvées. Il m’a été impossible de rien faire par moi-même ; je me suis laissée influencer, gouverner par ma famille, par nos amis. Je ne sais si j’ai bien ou mal fait, mais je sais que j’ai agi constamment en opposition aux vœux de mon cœur. Ah ! Qu’il m’en a coûté  de ne pas voler vers toi en dépit de tout le monde. Que j’aurais déjà goûté du bonheur ! J’espère, mon doux amour, de me mettre en route dans six semaines au plus tard, sûrement on me fera grâce de 15 jours. Si tu veux me donner des instructions d’avance, tu ne peux pas trop te hâter. J’aurai égard à tout ce que tu me recommandes dans ta lettre du 10 messidor (la dernière que j’ai reçue), elle me servira de base pour mes démarches. Mon ange, je ne puis être de ton avis d’amener les enfants avec moi. Il y a mille raisons contre. Il me semble beaucoup plus simple de les laisser à Paris, dans une bonne pension, où ils recevront une excellente éducation, où ils ne manqueront de rien. Tu m’objecteras peut-être la dépense que cela  occasionnera, elle sera de 2200frs par an. Mais espères-tu donner des talents à tes enfants sans que cela te coûte de l’argent ? S’il était bien sûr que nous resterons deux ou trois années, je serais de ton avis, mais comme rien n’est moins certain qu’un long séjour à Ber[lin], il me paraît contraire au bon sens, à la prudence de fait (sic) faire à deux enfants un si long et peut-être dangereux voyage dans l’incertitude d’y rester six mois de suite. Tu ne peux douter que si je consulte seule mon cœur, que je les amènerais avec moi. Mais tant de raisons s’y opposent que je le crois de mon devoir d’y souscrire. Je viens de te donner non seulement mon opinion mais celui (sic) de Mr et Mde Lafor[est] , de toute ma famille et celui de tous ceux que j’ai consultés là-dessus. Si d’après cela tu persistes à croire qu’il serait pour le mieux de les amener avec moi, je n’hésiterai plus à me conformer à ta volonté. Ecris le plus tôt possible ; j’ai faim et soif pour une lettre Qu’il y a longtemps que je n’en ai reçue ! Ah ! Quand serais-je assez heureuse pour ne plus désirer des lettres ? Je songe avec délice aux transports que nous éprouverons à notre réunion, à la seule pensée m’en tourne la tête…

Il faut convenir avant mon départ de l’arrangement qui doit avoir lieu pour maman. Il est impossible de la laisser à Lesches. Elle y serait beaucoup trop isolée, d’un autre côté elle paraît fort peu disposée de vivre avec sa fille. Reste à savoir si tu auras les moyens de fournir aux dépenses qu’entraînerait un établissement à part à Paris. Tu me donneras tes avis là-dessus, mon ange, ainsi que sur beaucoup d’autres choses. Adieu, Amour, l’unique bien de ta Fanny. 


Au citoyen Otto
Chargé d’affaire de la République Française
A Berlin, Allemagne                                                       

N° 33                                                                                                                                                                                                                                                Paris 25 thermidor an 7 [12 août 1799]


Dans dix jours, dans quinze au plus tard, je pars pour Berlin…pour te rejoindre. Voilà ma réponse à tes deux dernières lettres. Oh ! Mon amour, je vais donc te revoir. Quel bonheur… Quel suprême bonheur dans cette pensée ! Ma pauvre tête en est toute de travers. Je ne sais ce que je fais ni ce que je dois faire. Je ne pense, je ne rêve qu’au bonheur de te voir, d’être serrée dans tes bras. Tes deux dernières lettres m’ont bien fait verser des larmes…pauvre ami ! Que tu as eu du chagrin. Mais tu as mille fois tort de t’en prendre à ta Fanny qui n’a d’autres vœux depuis ton départ. Si j’avais
osé agir seule, j’aurais épargné bien des peines, bien des larmes Mais enfin le moment enchanteur arrive ce moment qui doit nous dédommager de tout. Je viens de chez Perreg[aux] m’assurer des moyens de faire la route. Quoiqu’en avance des 2000frs que tu as accordés à ce jeune homme secrétaire de Siey[ès] et dont on aurait peine à recouvrir le paiement, il m’a néanmoins promis cent louis ce qui sera suffisant, je l’espère, pour le voyage, vu que je serai seule et en voiture publique jusqu’à Wesel. De là je ferai comme je pourrai. Tu vois que je ne compte pas emmener les enfants. Tout me fait un devoir de ne point les emmener. On a calculé que pour aller d’ici en poste avec les deux enfants, il faudrait dépenser nécessairement 4500frs et cela dans l’incertitude d’y rester 6 mois. Et puis il n’est pas sûr que je ne rencontre des obstacles, des désagréments en route, il faut en pareil cas tout prévoir. Pour moi seule, je ne crains rien. Plus d’une personne cependant a cherché à m’intimider. Mais mon parti est pris, arrive qu’arrivera, je pars. Oh ! Mon ami que ne risquerais-je, que ne braverais-je pour te voir ? Que nous serons heureux, mon pauvre amour ! Ah ! Oui : nous ferons le serment solennel  de ne plus nous séparer ! Tu redoutes les longues soirées de l’hiver prochain. Quelles vont être délicieuses ! Nous serons seuls, absolument seuls. Que cette pensée me charme. Mais, mon amour, pourquoi veux-tu que nous ayons deux lits ? Je n’aime pas cette idée du tout. Ainsi je ne suis pas fâchée que par dépit tu en fais ôter un. Je te prie donc par le faire remonter, car je n’en veux pas. Tu recevras une longue et bonne lettre de Mde Lafor[est]. C’est elle qui a constamment été témoin de mes larmes, de mes combats, et elle a toujours été d’un avis opposé à celui de son mari. Mais comme c’était à lui que tu me renvoyais, je n’osais prendre conseil d’un autre. Papa ignore encore les résolutions qui vont m’éloigner de lui, et il faut qu’il ignore jusqu’au dernier jour. Ally est triste, mais il ne dit rien. Desfo… trouve que tu n’as pas le sens commun de vouloir ta femme. Dieu merci, mon parti est pris. Je ne crains plus ce que chacun me dira. Ecris-moi à Wesel poste restante. Tâche d’intéresser quelqu’un là en ma faveur. Je ne sais comment je ferai pour me transporter de là à Berlin. Je m’en remets au hasard et à ma bonne fortune. Lorsque le jour sera fixé, je t’en ferai part. Adieu, mon ange. Tes enfants se portent bien ainsi que maman.

Enfin le départ pour Berlin se précise :

                                                                                                                                                                                                                                                Lesches  ce 30 thermidor  an 7 [17 août 1799]


Mon ami,  je suis dans une grande perplexité. Je désire te procurer le plaisir d’embrasser ta fille, mais je crains les inconvénients, les accidents qui pourront en résulter si je l’emmène avec moi. Trois cents lieues est bien du chemin pour une enfant de 12 ans et qui n’est pas par constitution très forte. Si par malheur elle tombe malade en route, quelles seront mes ressources, que deviendrais-je ?… Tu me connais assez, mon ami, pour savoir qu’il me faut bien peu de choses pour me tourner la tête. Un tel événement en tout temps et partout, m’affectera beaucoup ; mais il serait bien plus cruel encore qu’il m’arrivât dans de telles circonstances. D’un autre côté je pense à la satisfaction que te procurera la présence de ta fille, à l’isolement où je serai nécessairement une partie du temps si je laisse les deux enfants. Alors je penche fortement pour le parti d’encourir  les risques et de la prendre avec moi. Mais ensuite vient la réflexion de ce qui peut en résulter de fâcheux et de nouveau j’hésite. Je balance. Que faire pour bien faire ? J’ai consulté tous nos amis et tous m’ont dit : n’emmenez point vos enfants ; il serait de la plus haute imprudence. Mais comme je sais par expérience que ce n’est pas un moyen sûr de te plaire que de me laisser guider par les conseils d’autrui, je suis obligée de prendre sur moi de décider sur ce point. Je voudrais faire pour le mieux, sans savoir trop comment m’y prendre. Je sens à merveille que mon cœur comme le tien demandera nos
enfants, que je ne serai pas parfaitement heureuse sans eux, mais en pareil cas, il ne faut pas s’en rapporter uniquement à la tendresse maternelle. Mon parti est pris. Quant à Sophie : elle est depuis un mois en pension et je compte y  la laisser. Tu concevras aisément combien a dû me coûter une pareille résolution. J’espère y avoir été guidée par le véritable intérêt de mon enfant. Je […] que cette séparation me sera pénible, mais auprès de toi, ô mon ami, j’espère y puiser la force et le courage. Oh oui ! tu sauras me consoler, me dédommager de tout. Dans tes bras rien ne me manquera, le bonheur suprême m’y attend. Pourquoi me faut-il tant de temps pour pouvoir me mettre en route. Mon impatience est si grande que je n’avance pas. Je suis comme une personne à moitié ivre qui va et vient sans savoir ce qui faut (sic). Je compte cependant partir vers le 15 fructidor au plus tard. Perregaux m’a promis de l’argent. Je crois t’avoir déjà mandé que je prends la diligence d’ici à Wesel au lieu de la poste qui est moins sûre et infiniment plus coûteuse. Lafor[est] m’assure qu’il faut au moins 4000
frs pour aller d’ici à Ber[lin] en poste et où les trouverai-je ?. J’ai demandé à Perr[egaux] cent louis et j’espère que cette somme sera plus que suffisante pour les frais du voyage. Ce qui m’embarrasse beaucoup c’est de savoir comment aller de Wesel (sic). Personne jusqu’ici n’a pu me donner des renseignements satisfaisants à ce sujet. Je tâcherai d’obtenir quelques lettres pour cet endroit qui pourront m’être utiles. Toi-même, mon ami, tu pourras peut-être découvrir quelques moyens. Surtout écris-moi poste restante. Que je trouve de tes lettres à mon arrivée. La route d’ici à Wesel ne m’est pas encore exactement tracée : c’est Laf[orest] qui se charge de tous les renseignements. Il est le premier maintenant à me presser de partir et en tout est d’une obligeance parfaite pour moi. Tu lui dois de la reconnaissance pour les attentions que lui et sa femme n’ont cessé de me montrer depuis ton départ. Tu recevras dans deux ou trois jours une longue lettre d’elle qui te fera sûrement plaisir. C’est elle qui te donnera le premier, la nouvelle du changement de cette résolution qui t’a causé tant de peine. Ma santé continue parfaite. Je ne crains point la fatigue. Ne t’en inquiète pas non plus, mon amour. Adieu.

Enfin elle rejoint son mari jusqu’en décembre 1799.

Apparues récemment en vente publique, les deux dernières lettres qui suivent sont d’une même écriture. Elles sont adressées à Louis-Guillaume Otto quelques jours avant le 18 brumaire de l’an VIII et restent énigmatiques. L’une est anonyme, l’autre porte une signature : « Murquin ».

                                                                                                                                                                                                                                                Paris le 28 octobre 1799


Je profite enfin d’une bonne occasion pour vous dire que l’on est ici très content de vous, que vous pouvez compter sur Sieyès et Reinhard et que j’ai prouvé à tout le monde que vous ne devez plus servir en sous ordre. Sieyès est très conséquent pour ses amis : je regrette seulement de ne pouvoir lui parler à notre aise comme à Berlin : c’est lui qui mène la haute politique à l’intérieur, et toutes les affaires du dehors. C’est lui qui fera la paix et il m’a assuré
qu’il la veut, et qu’il la fera. Je suis très content de Reinhard : c’est justement l’homme qu’il me faut à tous égards : c’est aussi celui qu’il fallait à Sieyès.

Sandoz sans doute doit mander souvent bien des fables comme des vérités : il croit que Talleyrand ira à Berlin : que Bonaparte et Sieyès s’occupent de changer la forme de la Constitution en réduisant à trois les Directeurs, à 55 les cinq-cents, et à 15 les anciens : que l’on fait des propositions de paix au Duc d’York, ce qui expliquerait  la générosité de votre capitulation : qu’il existe déjà des pourparlers avec l’Autriche : que l’on s’arrangera tout à coup avec Tugut, et tout plein d’autres bruits populaires. Pour deviner, il faut annoncer tous les cas possibles : il faut bien qu’il en arrive quel qu’un. Ce qui est sûr, c’est que l’on va renforcer l’armée du Rhin des 30 mille hommes qui se portaient sur la Hollande ; que celle-ci va travailler à obtenir pour de l’argent sa neutralité : que les grands corps vont se porter en Allemagne :que l’on ne craint plus la Prusse : que Sandoz a présenté sa note en désistant ( ?) de l’occupation militaire : qu’on ne lui a pas encore répondu, et que peut-être on insistera ici à refuser même l’occupation civile, et que l’on proposera un arrangement final qui tranche toutes les difficultés pour l’avenir : que la coalition est en désarroi : que la Suisse est purgée d’ennemis ; que nous attendons aujourd’hui la nouvelle d’une attaque faite par Massena sur les Grisons : que Tugut doit se presser de finir : et que la campagne prochaine sera terrible.

Sieyès vraiment a sauvé la France : les Jacobins sont battus ; ils disparaissent. L’Egypte est assurée :il y a encore 24 mille Français. Le gouvernement se renforce tous les jours. Guillemardet est rappelé : son successeur n’est pas encore désigné : l’on parle de Quinette. Reinhard s’intéresse pour Bourgoing : mais j’en doute. O’Farril partira sous huit jours : vous en serez très content. Madame est aussi raisonnable que lui : on les trouvera peut-être à Berlin trop amis des Français, tant mieux pour vous. Je ne suis pas encore bien au fait du terrain : d’ailleurs les affaires, les plaisirs, le ménage font passer le temps bien vite.

Je vous écrirai encore pour O’Farril : je vous recommande Argumosa qui est très sensé et instruit.

J’espère que l’on aura sous peu de grands succès en Italie, en Suisse et en Allemagne : que l’Empereur fera la paix : que Paul se fâchera et retombera sur les Turcs et que l’Angleterre sera forcée de se prêter à ma paix raisonnable, vous savez que j’ai toujours pensé de même : je n’en démords pas : Saluez Madame de ma part, portez-vous bien, et félicitez Mr de H et M… sur leur sagesse, quoique tardive.

O’Farril ne pourra point vous porter des secours : la disette est extrême chez nous. Comptez à jamais sur mon attachement inviolable.

                                                                                                                                                                                                                                                Paris 5 novembre 1799


N’ayant rien à ajouter à ma dernière, je dois me borner à vous féliciter sur l’arrivée de M
r et Mde O’Farril, que vous trouverez très sages, très raisonnables, et très aimables. Sieyès m’a dit hier que vous restiez à Berlin et qu’il ne faut pas en croire les gazettes. Le poste de Madrid n’est pas donné encore, on ne peut même pas présumer celui qui devra l’emporter. On fait beaucoup de fables sur Bonaparte : on lui suppose des plans pour quelques innovations dans l’intérieur, d’autres le font partir pour l’armée du Rhin, d’autres pour l’Italie. Ce qui est vrai, c’est qu’il travaille d’accord avec le Directoire et qu’il s’est déclaré contre les Jacobins. Je crois aussi que l’on s’occupe de paix ; je ne sais où ni comment : mais tant il y a, c’est que si elle ne se fait pas cet hiver, Bonaparte marchera au printemps sur Vienne avec 200 mille hommes, et il sera soutenu par deux autres armées de 100 mille chacune.

Je crois que l’on ne doit plus craindre la Prusse depuis l’évacuation de la Hollande. C’est bien le temps pour Mr de Haugvitz de dérouler la liste de ses prétentions : il ne ferait pas mal aussi de conseiller la paix aux forces Impériales, mais tout de bon je vous préviens qu’on se méfie toujours ici de sa politique, malgré les faits. Je ne crois pas que l’on ait répondu à la note de Sandoz, vraiment rien ne presse pour lui, il s’est très bien conduit dans cette affaire. Je crains que Grouvelle ne veuille quitter Copenhague : dans ce cas, le troc pourrait vous convenir car le poste de Berlin est trop friand. Comptez cependant sur Sieyès et Reinhard. Mon plan serait tout autre, si Reinhard veut quitter le ministère, je l’envoie à Berlin, et je vous appelle à sa place. Nous verrons. Notre ami est trop délicat pour l’avancement de tout ce qui l’intéresse de près. : il n’a pas voulu que son frère acceptât le consulat de Cadix malgré le vœu unanime du Directoire. Par malheur pour moi je le vois très rarement, il a trop d’affaires et trop peu de temps. Il n’y a encore rien de décidé pour l’escadre. L’esprit public est chaque jour meilleur, et le Gouvernement en est renforcé. Cependant l’argent manque et l’on désire la paix. Les plaisirs vont leur train ; l’Opéra a recommencé plus brillant que jamais.

Portez-vous bien : organisez chez Mde Ofarril une société aimable et passez votre hiver le moins mal possible. N’oubliez pas, pour cela votre bon ami.

Murquin

Sieyès m’a promis qu’il vous écrira par O’Farril.
D’emblée on remarque que ces deux missives sont datées en « vieux style » et cela peut évoquer un personnage fidèle aux usages de l’ancien régime.
Qui pouvait bien être au courant de faits importants aussi variés et précis et signer « Murquin » ?
On ne peut pour l’instant qu’émettre des suppositions. Il ne peut s’agir que d’un personnage haut placé et influent au sein du ministère des Relations extérieures.

Sans aucune preuve formelle à ce jour on peut penser au comte Joseph Alexandre Jacques Durand de Mareuil (1769-1855). Après avoir fait un court séjour à l’armée du Rhin en 1793, l’année suivante il est secrétaire de légation à Copenhague et on le retrouve en l’an IV chef de la division politique du ministère des Relations extérieures. C’est pour lui un poste de choix qui lui permet non seulement d’agir sur les nominations mais encore d’être tenu au courant des événements politiques. Il occupera ce poste jusqu’en l’an XIV.

Ainsi, Otto de Mosloy est tenu au courant des intentions de Sieyès et de Bonaparte.
Dans la correspondance de Fanny à son mari qui précède, il est fait allusion à l’ami d’Otto qu’elle rencontre au ministère des Relations extérieures. Est-ce ce  personnage ?
Quelques années plus tard, Otto est ambassadeur en Autriche.

Parmi ses nombreuses missions, Otto est chargé de mener à bien les ultimes préparatifs du mariage par procuration de Napoléon avec l’archiduchesse Marie-Louise de Habsbourg-Lorraine, petite nièce de la reine Marie-Antoinette, fille de l’Empereur d’Autriche. La cérémonie a lieu le 11 mars. Cinq jours avant, Son Altesse Sérénissime, le prince souverain de Neuchâtel, le maréchal Berthier, évitant soigneusement de faire état de son titre de prince de Wagram reçu l’année précédente, ambassadeur extraordinaire de S.M. l’Empereur Napoléon, était accueilli à Vienne avec tous les honneurs. Le 7 mars, au palais impérial de la Hofburg, il sollicitait  de l’Empereur, la main de sa fille pour Napoléon.

Le jour même du départ de Vienne de Marie-Louise pour la France, Otto fait part à son épouse, dont il est à nouveau séparé, des festivités dont il a été le témoin.


Vienne le 13 mars 1810


Ma bonne Amie. Les fêtes dont j’ai été le témoin surpassent en magnificence tout ce que j’ai jamais vu de plus brillant. La Cour avait si bien rempli tous les jours de la semaine qu’il m’a été impossible d’y placer une petite fête en mon nom, mais je me réserve de donner pour le 29, jour du mariage à Paris, un grand concert, jeu et souper, dont les préparatifs vont m’occuper beaucoup. Je ne pense pas que tu puisses y être, car préalablement il faudrait avoir été présentée à la Cour et avoir fait la visite de cérémonie, ce qui exigerait au moins 8 à 10 jours. Ainsi ma Bonne, je ne compte sur toi que vers le 10 avril, car il ne serait pas décent non plus d’arriver immédiatement après la fête. Quelque douloureux que soit ce sacrifice, il faudra bien s’y résigner.

J’espère que tu auras reçu par M. de Narbonne le bandeau en question. Je suis curieux de savoir ce que tu en penses ; ces sortes d’ornements sont très à la mode ; j’ai vu des femmes qui avaient jusqu’à 12 rangs. J’ai de quoi faire un quatrième en très belles pierres. Le 5e et le 6e viendront peu à peu. On a ici peu de chiffons, mais les diamants et les perles sont d’une beauté et d’une abondance qui a étonné tous les Français. Les femmes en sont absolument couvertes et beaucoup d’hommes en portent. Hier le Prince Estherazy avait sur son habit pour plus d’un million de perles. Ce sont des fidéicommis de la cinquième ou sixième génération.

L’excellente Princesse qui devient le gage du bonheur de l’Europe aura partout un très grand succès. Une extrême bonté et un jugement exquis la distinguent. Tache de la voir autant que les circonstances le permettront, tu en seras extrêmement contente. Je ne serai pas fâché que Sophie put lui être présentée ; elle la connaît de réputation.

L’argenterie et le linge du Gal Andréossy étant encore ici, tu dois être fort tranquille au sujet de ma fête ; j’ai tout ce qu’il me faut pour recevoir deux cents personnes. Je fais composer une pièce de musique qui, je pense, produira un bon effet. Si Bogne était ici, il aurait été mon poète. Je l’ai bien recommandé à M.de Narbonne et j’espère qu’il en sera content.

M de la Blanche est arrivé avec femme, belle-mère et beau-frère ; il a pris, comme de raison, un logement en ville. M de la Grange, homme très aimable, est ici depuis quelques temps ; dans quelques mois il ira chercher sa femme et logera également en ville.

Le Prince de Neufchâtel a été traité plus en Souverain qu’en Ambassadeur. On lui avait monté une Maison magnifique, aussi a-t-il laissé en partant un pourboire de 100.000 fls. Je ne lui ai pas parlé de Louis. parce que le moment ne me paraissait pas convenable. Tu le feras beaucoup plus facilement.

Il m’a dit beaucoup de choses  aimables de la part de l’Empereur : he said :“I have only two ambassadors, O[tto]… and Laf[orest]”. The present circumstance will confirm this opinion. I have had long conversation with the Lady and she was very kind to me. The Prince is always the same. J’attends qu’il soit  de retour à Paris pour lui écrire au sujet de Louis.  Ici il l’aurait oublié. La Princesse est grosse de 4 mois; quelle joie !

D’après tout ce que j’ai vu, je maintiens que la Cour de Vienne est la plus brillante de l’Europe ; la plupart des Français sont de mon avis. Hier tous les huissiers de chambre de l’Empereur étaient habillés de drap d’or richement brodé. Les gardes sont d’une magnificence dont rien n’approche. L’entrée du Prince de Neuchâtel effaçait tout ce que nous avons vu à Paris dans ce genre. Jamais je n’ai vu des équipages semblables ; il est vrai que ce grand luxe ne paraît que dans les très grandes occasions.

Adieu ma Bonne et chère.